Sur les chemins noirs de Sylvain TESSON

Publié le par Hélène

♥ ♥  ♥ 

"On devrait toujours répondre à l'invitation des cartes, croire à leur promesse, traverser le pays et se tenir quelques minutes au bout du territoire pour clore les mauvais chapitres." p. 100

Dans la nuit du 21 au 22 août 2014, Sylvain Tesson fait une chute qui aurait pu s'avérer mortelle. Il tombe du toit d'un chalet de montagne qu'il avait décidé d'escalader sur un coup de tête festif. S'ensuivent plusieurs mois de coma, une lutte contre la mort qui laissera indubitablement des séquelles. Durant sa convalescence, il forme le projet de traverser la France à pied, du Mercantour au Cotentin, en diagonale, traversée qu'il débute en août 2015 et qu'il achève début novembre. 

Il décide d'emprunter les chemins noirs, ces minces traits sur la carte qui sont comme des chemins de traverse, des issues de secours, parce que "Vivre me semblait le synonyme de "s'échapper""  Les cartes IGN sont pour lui comme un sésame, "Les feuilles révélaient l'existence de contre-allées, inconnues, au coeur de la citadelle, de portes dérobées, d'escaliers de service où disparaître.", les chemins noirs ouvrant des portes pour l'imagination. 

Porté par la marche, l'auteur se sépare peu à peu des scories du monde, sur les chemins noirs "Les nouvelles y étaient charmantes, presque indétectables, difficiles à moissonner : une effraie avait fait un nid dans la charpente d'un moulin, un faucon faisait feu sur le quartier général d'un rongeur, un orvet dansait entre les racines. Des choses comme cela. Elles avaient leur importance. Elles étaient négligées par le dispositif." Loin des écrans dont l'homme devient esclave, le monde revient en fanfare dans toute sa beauté lumineuse.

Passionné par les formules de repli, Sylvain Tesson tente ici une nouvelle forme de solitude, une solitude en marche. Pour lui, si ceux qui se jettent dans le monde sont louables, souvent ils finissent par manifester une satisfaction d'eux-mêmes assez détestable : 

"Quitte à considérer la vie comme un escalier, je préférais les gardiens de phare qui raclaient les marches à pas lents pour regagner leurs tourelles aux danseuses de revue qui les descendaient dans des explosions de plumes afin de moissonner les acclamations." p. 81

Sa solitude n'est jamais totale toutefois, il se fait accompagner quelques jours par des amis, Thomas Goisque ou encore Cédric Gras. Il convoque aussi des écrivains en son esprit, parce que "Les phrases sont des prescriptions pour les temps difficiles." Il s'allonge pour observer les nuages, profite de chaque seconde, et peu à peu son corps meurtri par la chute se reconstruit. 

"Assis sur l'herbe dans la volute d'un cigarillo, je disposais au moins du pouvoir d'oublier les écrans et de m'hypnotiser plutôt du vol des vautours par-dessus les ancolies." p. 26

Sa conclusion résonnera longtemps en nos esprits, comme une invitation à sortir des sentiers battus : 

"Une seule chose était acquise, on pouvait encore partir droit devant soi et battre la nature. Il y avait encore des vallons où s'engouffrer le jour sans personne pour indiquer la direction à prendre, et on pouvait couronner ces heures de plein vent par des nuits dans des replis grandioses.

Il fallait les chercher, il existait des interstices.

Il demeurait des chemins noirs.

De quoi se plaindre ?" p. 100

Ce que j'ai moins aimé : Je l'ai trouvé très dur sur les nouvelles technologies qui nous fermeraient au monde. Comme si avant elles le monde était rose avec des personnes qui aimaient s'allonger sous les nuages et discuter des heures entières avec leurs voisins et qu'aujourd'hui plus personne n'était capable de profiter du temps présent... Utopie du passé ?

 

Présentation de l'éditeur : Gallimard

D'autres avis : Babélio

A lire : Rencontre avec Sylvain Tesson à la Maison de la Poésie dans le cadre du festival Paris en Toutes Lettres

Du même auteur : Une vie à coucher dehors ♥ (Nouvelles) ; Dans les forêts de Sibérie (Récit de voyage)Géographie de l’instant ♥ (Récit de voyage) ; S'abandonner à vivre ♥ ;

Aphorismes sous la lune

 

Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, Gallimard, octobre 2016, 144 p., 15 euros

 

Publié dans Récits de voyage

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Commenter cet article

keisha 27/01/2017 09:25

Sans doute un de mes préférés de l'auteur... (je connais quelques km de chemins noirs...)

Hélène 30/01/2017 09:27

Oui pour moi aussi il est dans les préférés..

Moka 25/11/2016 23:59

Un auteur qui m'intrigue...

Hélène 29/11/2016 12:07

Un bon moyen de le découvrir !

Alex-Mot-à-Mots 24/11/2016 12:56

J'avais bien aimé son précédent. Celui-ci m'attire, malgré ton bémol.

Hélène 29/11/2016 12:07

Je le conseille !

Jerome 23/11/2016 13:31

J'aime le coté excessif du personnage, je me demande pourtant si je suis prête à le suivre sur les chemins noirs de France.

Hélène 29/11/2016 12:06

Un très beau texte, je te le recommande !

Aifelle 23/11/2016 10:53

Je n'ai jamais été tentée par les livres de Sylvain Tesson, celui-ci peut-être davantage.

Hélène 29/11/2016 12:05

J'apprécie ses livres, moins sa personnalité je l'avoue !

Dominique 23/11/2016 10:10

j'ai aimé ce livre malgré sa noirceur sur certains aspects, je partage ton avis, le livre m'a touché par sa sincérité

Hélène 29/11/2016 12:05

Il est très beau !

manou 23/11/2016 08:23

Un témoignage intéressant sur son expérience personnelle...Ces chemins noirs sont en effet souvent très peu fréquentés et permettent de se retrouver seul dans la nature mais aussi face à soi-même. Un nouveau chemin de vie pour cet insatiable aventurier et une façon peut-être de retrouver son corps meurtri ? Merci de nous parler aussi bien de ce livre.

Hélène 29/11/2016 12:05

Il fait envie...