Légende d'un dormeur éveillé de Gaëlle NOHANT

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥ ♥

"Insiste, persiste, essaye encore.

Tu la dompteras cette bête aveugle qui se pelotonne."

Fortunes de Desnos

 

Gaëlle Nohant, telle une Schéhérazade envoûtante, nous conte en ces pages hypnotiques l'histoire de Robert Desnos, poète de l'ombre qui méritait la lumière qui jaillit soudainement sur lui.

Nous sommes dans les années 20 et Desnos revient de Cuba avec dans ses malles Alejo Carpentier rencontré sur place. Car ses amitiés sont ainsi : fulgurantes et entières, comme ses amours d'ailleurs. Il s'est rapproché plus tôt du mouvement surréaliste, se reconnaissant dans leur envie de tout casser, "d'envoyer bouler la banalité pour révéler le miracle, le merveilleux.", et appréciant de fréquenter des êtres hybrides, aux ambitions révolutionnaires :

"Ils avançaient sur la crête des vagues, tutoyaient la mort et le vertige. Leur rire était un crachat envoyé au ciel. Ils n'avaient que faire d'être taillés, méprisés, excommuniés. Ils revenaient d'entre les morts, la boue des tranchées les avait recrachés in extremis. (...) Ils criaient ce que nous appelons vie, c'est cette cavalcade qui piétine vos charniers, ce débridement de l'être qui vous fait horreur. Le merveilleux, la révolte et le blasphème sont nos invités permanents. Nous abolissons les frontières que vous avez tracées pour vous protéger de vous-mêmes. Nous n'avons de patrie que celle des rêves que nous partageons, des femmes que nous aimons, des vins qui nous enivrent. Nous sommes votre pire cauchemar, la porte d'entrée de vos désirs refoulés, des insurrections à venir. Nous sommes l'insomnie des ministres de l'intérieur, des gardiens d'asile, des maréchaux de France. Nous incarnons le désordre, nous fracassons le langage pour que vous ne puissiez plus endormir, mater, endoctriner, faire plier les volontés à l'aide de la grammaire, de la morale,et du dogme,. Nous préparons les lendemains indociles, nous guettons les rencontres improbables, les incendies amoureux, le tressaillement des consciences réveillées et de la liberté qui se  déplie." p. 84

Il s'éloigne cependant peu à peu du groupe, refusant la mainmise directive de Breton.

A l'époque, il rencontre aussi Youki, celle qu'il nommera "sa sirène" au chant douloureux et passionné. Leur amour tumultueux marquera sa vie et ses poèmes. S'ensuit une période foisonnante de rencontres amicales, entre artistes qui ressentent ce besoin impérieux de s'abstraire des contingences de la société pour créer un monde à part, préservé, pur, comme Jean-Louis Barrault et sa passion pour le théâtre, Pablo Neruda, Man Ray, Antonin Artaud l'écorché... Sa maison est toujours ouverte, et cet avant guerre a des goûts d'insouciance.

"Le bonheur est sans doute dans le battement d'ailes qui traverse ces fragments d'éternité où chacun est à sa place et où les talents s'épanouissent pour le plaisir de tous, sans affectation ni volonté de briller." p. 206

Robert Desnos au Café © Getty / Stefano Bianchetti

Dans ce contexte, la puissance de la littérature, de l'art agit comme une évidence :

"La culture est un enjeu. Quand on permet à ceux qui en sont exclus d'accéder à l'art et à la connaissance, on sème une graine de liberté qui peut les soustraire à la toute puissance des tyrans." p. 218

Le poète, comme une pellicule que tout impressionne, sait capter l'essence des instants dans toute leur véracité

"Ses mots tentent de capturer le frémissement, l'instant où quelque chose d'inédit se produit, un accident, une rencontre miraculeuse ralentissant la course éperdue de chacun vers sa mort." p. 76

"Mais lui, loin des signaux fleuris le long des voies,

Parcourait une plage où se brisait la mer :

C'était à l'aube de la vie et de la joie

Un orage, au lointain, astiquait ses éclairs." p. 240 Desnos Fortunes "L'évadé"

"Pour lui, l'écriture est ce territoire mouvant qui doit se réinventer sans cesse, demeurer une insurrection permanente, une fontaine de lave, des corps joints dans la danse ou l'amour, une vois qui descelle les pierres tombales et proclame que la mort n'existe pas, une expérience sensorielle." p. 31

Puis arrivent les années sombres, les années de guerre, l'occupation, l'engagement, comme une évidence.

"Pour le reste je trouve un abri dans la poésie.

Elle est vraiment le cheval qui court

au-dessus des montagnes..." Desnos Lettre à Youki p. 413

La fin du roman prend en charge le point de vue de Youki après la déportation de Robert, comme un journal qui souhaite laisser une trace. Une partie moins forte, avec les témoignages de ceux qui reviennent, des atrocités commises, et toujours en filigrane la personnalité lumineuse de Robert qui distille l'espoir auprès des autres condamnés.

Sous la plume talentueuse de Gaëlle Nohant, le personnage prend vie et toute l'époque s'agite à ses côtés, créant un tableau vivant et passionnant. Un très bel hommage rendu à ce grand poète !

 

Présentation de l'éditeur : Editions Héloïse d'Ormesson

Entretien avec Gaëlle Nohant Page des Libraires

D'autres avis : Cathulu

 

Légende d'un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant, Editions Héloïse d'Ormesson, août 2017, 544 p., 23 euros

 

Merci à l'éditeur.

Commenter cet article

dasola 24/08/2017 23:42

Bonsoir Hélène, je vois pas mal de billets sur ce livre de la rentrée littéraire. C'est bien, s'il permet d'évoquer Robert Desnos qui est un peu oublié aujourd'hui. Bonne soirée.

Hélène 25/08/2017 08:10

Il vaut le détour !

Céline 22/08/2017 18:48

J'aime beaucoup les surréalistes ce roman me tente beaucoup !

Hélène 23/08/2017 08:18

Je te le conseille !

Henri-Charles Dahlem 19/08/2017 22:02

Oh oui! Belle présentation d'un très grand roman pour démarrer en fanfare la rentrée littéraire 2017 ❤❤❤❤❤

Hélène 21/08/2017 09:45

C'est vrai que c'est un bon début !

gambadou 19/08/2017 21:47

J'aime bien l'écriture de cette auteure, et celui-là à l'air d'être une bonne pioche de la rentrée.

Hélène 21/08/2017 09:42

Oui c'est vrai que j'ai eu de la chance, car les autres de la rentrée que j'ai lus m'ont moins plu

Alex-Mot-à-Mots 19/08/2017 14:06

Une lecture qui semble faire l'unanimité.

Hélène 21/08/2017 09:42

Il le mérite !

Bernieshoot 18/08/2017 18:32

un livre qui nous plonge dans une belle époque

Hélène 21/08/2017 09:41

Une époque foisonnante.

Noukette 18/08/2017 15:38

Très envie de découvrir l'auteure avec ce titre...!

Hélène 21/08/2017 09:41

Je pense que sa sensibilité te plaira !

ingannmic 18/08/2017 14:40

Il est sorti ?! Je connais très peu Desnos, mais ne loupe aucun titre de Gaëlle Nohant. L'ancre des rêves reste un de mes plus jolis souvenirs de lecture...

Hélène 21/08/2017 09:39

Il est sorti le 17 ! je note "l'ancre des rêves" merci

Electra 18/08/2017 12:48

de retour ! Olivia de Lamberterie l'a mentionné dans sa chronique de ce matin. J'avoue que l'extrait ne me tente pas mais je suis ravie de voir que tu as adoré ! Je connaissais sa vie (via les surréalistes) dans les grandes lignes. Merci pour ce très joli billet !

Hélène 21/08/2017 09:38

:-)

Kathel 18/08/2017 12:00

Les avis sont unanimes sur ce roman, j'espère pouvoir l'emprunter à la bibliothèque...

Hélène 21/08/2017 09:36

Il y sera sans doute...

cathulu 18/08/2017 10:37

Mon premier roman de cette auteure et j'ai aussi beaucoup aimé .

Hélène 21/08/2017 09:36

je pense en découvrir d'autres de cette auteure, dont j'ai aimé la sensibilité

Luocine 18/08/2017 10:36

un grand poète et un homme qui attire la sympathie par son intelligence et son humanité.

Hélène 21/08/2017 09:35

Oui, je vais me replonger dans son oeuvre !

Valérie 18/08/2017 10:27

C'est mon grand coup de cœur de cette rentrée. Je suis heureuse qu'on soit plusieurs à le défendre avec enthousiasme sur nos blogs.

Hélène 21/08/2017 09:35

Aussi un coup de coeur pour moi !

manou 18/08/2017 08:53

Merci pour ta belle chronique. C'est la première que je lis sur ce roman de la rentrée littéraire et j'avoue que tu me confortes dans l'idée qu'il faut le lire...absolument !

Hélène 18/08/2017 09:07

J'ai vraiment beaucoup aimé !