Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

244 articles avec litterature francaise

Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes de Olivier BLEYS

Publié le par Hélène

♥ ♥

Entre affrontement entre modernité et ancestralité, la famille Zhang vit pauvrement au milieu d'un quartier désafffecté. Les usines et entrepôts ont été laissés à l'abandon et les Zhang vivent dans des conditions précaires dans un vieille maison qui menace de s'écrouler. Mais ils restent unis autour du vieil arbre de la cour, au pied duquel leurs parents sont enterrés. Ils restent fidèles à leurs parents et à leurs valeurs. Wei tient son rôle de chef de famille au sérieux, son épouse Yun le seconde pour élever leur fille Meifen, et prendre soin du beau père Hou Chi attaché à son écran de télé et de la belle mère la vieille Cui. Mas un projet immobilier fleurit dans le quartier, mettant en danger leur fragile équilibre. 

Olivier Bleys s'est inspiré pour ce récit des photographies des "maisons-clou", ces maisons que refusent de quitter leurs propriétaires et qui, décalées, perdurent dans un environnement hostile.  En vingt ans l'expropriation est devenu un problème majeur en Chine et l'auteur a souhaité ainsi mettre en scène des "irréductibles petits chinois" (dit-il) face à la puissance de la bureaucratie chinoise. 

Les propriétaires de cette "maison clou" de Nanning, ville du sud de la Chine, refusent sa destruction et bloquent l'achèvement de la route.  (REUTERS)

@france info

Mes réserves

Si le projet est intéressant, malheureusement des longueurs pèsent sur le récit. Puis, clou du spectacle, tout finit joyeusement dans des clichés qui frisent le Marc Lévy :

"Au fond je suis un homme comme les autres ! Les hommes bâtissent des maisons, labourent des champs, ils tracent des routes et amassent des trésors. Et un jour, ils découvrent que tout cela n'est pas grand-chose, que la vraie valeur de la vie, ce sont d'autres êtres humains, une femme ou un enfant à leurs côtés... Cela, même le plus borné des hommes finit par le comprendre. Il est souvent trop tard." p. 285

Bilan : Un début intéressant, puis la débrouile de Wei devient pathétique voire glauque pour finir par un discours lénifiant sur l'importance des rapports humains. What else ? comme dirait Georges...

 

Présentation de l'éditeur : Albin Michel 

Du même auteur  Concerto pour la main morte

D'autres avis : Nadael 

Sur les maisons clou : Voyager Loin 

 

Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes, Olivier Bleys, Albin Michel, 2015, 292 p., 20 euros

Partager cet article

Repost 0

Seule Venise de Claudie GALLAY

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥ 

"Il ne faut pas attendre. Laissez-vous traverser." p.191

Suite à une rupture douloureuse, la narratrice décide de larguer les amarres et de partir pour Venise. Dans cet hiver glaçant, les touristes sont rares dans la cité des doges et dans la pension où elle a élu dominicile. Une jeune danseuse et son amoureux y loge, ainsi qu'un prince russe en fauteuil roulant avec qui la jeune femme passe plusieurs heures par jour. Compagnons d'infortune, ils se livrent l'un à l'autre au fil du temps qui file sur la cité prise dans le froid hivernal.

"- Mon poisson rouge a crevé, je dis. J'ai perdu mon boulot. Mon mec m'a plaquée.

- Dans quel ordre ?

- Le poisson à la fin." p. 41

Ses errances dans la ville embrumée mène la jeune esseulée vers une librairie dans laquelle rôde un fascinant libraire. Entre brume et premiers flocons de neige, le charme de la ville agit peu à peu sur l'esprit solitaire de la narratrice. 

"Le temps passe. Vide, silencieux. Feutré. Dehors, le ciel devient plus sombre, presque noir. Par contraste, la pierre vire au rose. Sur la place, les premières gouttes. Des parapluies s'ouvrent. Des passants se hâtent." p. 69

Le style de Claudie Gallay épouse sensuellement les pensées de cette jeune femme perdue dans sa vie comme dans la ville. Toutes deux peinent à se dire, à se livrer, sachant que les mots peuvent être trahison. La narratrice est happée par ce vide d'après la rupture, ce gouffre qui emplit l'air et étouffe l'âme, cette solitude que l'on cherche à remplir, trop vite, trop tôt, trop mal, à tort. Le temps lancinant fera son travail, de rencontres en bonheurs minuscules, un verre de vin, un repas partagé, des peines en commun, le bonheur des autres... 

Un texte tout en retenue qui apporte la lumière touches après touches, impressionnant la vie des esseulés et la nimbant de paix jour après jour.

 

Présentation de l'éditeur : Actes Sud 

Du même auteurLes déferlantes L'amour est une île Une part du ciel  Dans l'or du temps

D'autres avis : Caroline ;  Antigone Alex AntigoneEnnaSaxaoulLiliba

Télérama 

 

Seule Venise, Claudie Gallay, J'ai lu, 2009, 6.70 euros

 

Lu dans le cadre du mois italien chez Eimelle.

 

Partager cet article

Repost 0

L'écrivain national de Serge JONCOUR

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥

Le narrateur-écrivain arrive dans une petite ville entre Nièvre et Morvan invité par les libraires en résidence pour un mois. Dés son arrivée il est avisé de l'étrange disparition d'un des habitants du village. Fasciné par le couple qui est accusé de cette disparition, et surtout par Dora, la femme, Serge mène son enquête, irrémédiablement attiré par le faits divers et/ou la jeune femme. Et là rien ne va plus : il arrive en retard aux rencontres organisées par les libraires, le pantalon crotté et les habitants commencent à se méfier de celui qui pactise avec l"ennemi"... Le mot même de "auteur" devient ambivalent : est-il l'auteur de romans ou l'auteur et complice d'un crime ?

Le véritable auteur se plaît à brouiller les pistes, s'interrogeant sur le rapport entre fiction et réalité, sur ce qui pousse les écrivains à écrire, publier sur tel ou tel sujet, se fabriquant un être factice de papier :

"Les autres on les croise toujours de trop loin, c'est pourquoi les livres sont là. Les livres, c'est l'antidote à cette distance, au moins dans un livre on accède à ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie, ces intangibles auxquels on n'aura jamais parlé, mais qui, pour peu de se plonger dans leur histoire, nous livreront tout de leurs plus intimes ressorts, lire, c'est plonger au coeur d'inconnus dont on percevra la plus infime rumination de leur détresse. Lire, c'est voir le monde par mille regards, c'est toucher l'autre dans son essentiel secret, c'est la réponse providentielle à ce grand défaut que l'on a tous de n'être que soi." p. 125

L'atmosphère de ce petit village est particulière, l'écrivain est devenu la star du village et il est à ce titre épié. Les villageois qui gravitent autour du narrateur se permettent des libertés avec lui parce qu'ils ont l'impression de le connaître par l'intermédiaire de ses livres. Il est "leur écrivain national" et ils supportent difficilement qu'il sorte des chemins balisés. Toutefois eux aussi ont leurs contradictions, notamment dans ce combat silvestre opposant les écologistes d'un côté et les partisans d'une exploitation intensive des forêts. 

La fluidité du style et l'humour de cet écrivain pataud impose le tempo à ce roman sympathique. Toutefois, il est à noter que les passages sur les rapports amoureux sont relativement convenus :

"L'amour est une histoire qu'on se raconte, un pacte à deux contre le monde, c'était une folie pure de faire ça, une connerie de plus sans doute, mais qu'il est bon de retoruver le goût de l'autre, qu'il est fort de flotter dans l'éternel présent d'un début de rencontre, sans futur ni questions, qu'il y ait des lendemains ou pas, après tout qu'importe, un amour même impossible c'est déjà de l'amour, c'est déjà aimer, profondément aimer, quitte à en prolonger le vertige le plus longtemps possible." p. 470

 

Présentation de l'éditeur : Flammarion 

Du même auteurL'amour sans le faire

D'autres avis : TéléramaLe Magazine LittéraireSéverineClaraAlex 

 

L'écrivain national, Serge Joncour, Flammarion, 2014, 21 euros

Partager cet article

Repost 0

Boule de suif de Guy de MAUPASSANT

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥

Le récit se déroule pendant la guerre de 1870, en plein hiver. La Prusse vient d'écraser la France durant la bataille de Sedan. Après la débâcle de l’armée française, la ville de Rouen est envahie par les Prussiens. Pour fuir, un groupe de dix personnes quitte la ville à bord d’une diligence afin de rejoindre Dieppe. Cette diligence forme un lieu fermé, un huis clos propice à la révélation des grandeurs et des petitesses de chacun. 

En effet, le voyage est difficile, le froid est mordant, les voyageurs ont faim. Parmi eux se trouve une femme, « une de celles appelées galantes », dont la présence dérange, soulève l’indignation et la curiosité : Boule de suif. Mais seule la jeune femme a pensé à emporter des provisions qu’elle partage volontiers avec ses compagnons de voyage. Ceux-ci n’hésitent pas alors à oublier temporairement leurs préjugés bourgeois pour profiter des bienfaits du panier de la jeune femme. Le soir, la diligence s’arrête pour une étape à l’auberge de Tôtes, occupée par les Prussiens. L’officier occupant interdit aux voyageurs de repartir si Boule de suif n’accepte pas ses avances. La jeune femme résiste tout d’abord, par patriotisme, mais elle n’a pas le choix, elle doit se sacrifier pour libérer ses compatriotes. Pourtant elle ne récolte que du mépris de la part de ces gens-là, si bien pensants, qu’elle a nourris puis libérés.

Maupassant dénonce ici les mensonges patriotiques d'une société qui cautionne la guerre. La seule patriote est Boule de Suif, une prostituée méprisée par la société détentrice de la morale. Les autres ne supportent pas que le courage et la résistance face à l'ennemi soient l'apanage d'une prostituée et c'est pour cela qu'ils la remettent à sa place de prostituée sans égard pour ses convictions de citoyenne. La chute fait de ce récit un apologue ironique mettant en cause la morale bourgeoise. Boule de Suif ne peut pas échapper à son statut social, aucune évolution ne semble possible dans une société minée par l'effondrement des valeurs. Le pessimisme de Maupassant se retrouve en ces pages, le dernier mot de la nouvelle "ténèbres" soulignant ce regard très noir de Maupassant sur la société et la nature humaine. Regard naturaliste qui se soucie du moindre détail : quelques personnages ont été inspirés par des personnages réels et l'intrigue elle-même a comme origine un fait divers raconté dans le Journal du Havre. 

Une nouvelle à relire !

 

Présentation de l'éditeur : Le lIvre de poche 

Du même auteur : Bel ami ; Une partie de campagne

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

Regards sur le monde. Deux nouvelles contemporaines de Laurent GAUDE et Sylvain TESSON

Publié le par Hélène

La seconde côte d'Adam de Sylvain Tesson

♥ ♥ ♥ ♥

"Un scientifique doit parfois mettre sa rigueur au service de l'imagination." 

Dans les années 1950, trois scientifiques progressent depuis 15 jours dans l'Himalaya : Anatole zoologue, spécialiste des félins d'altitude et doyen du laboratoire de mammalogie comparée de l'université de Minsk en Biélorussie, sa femme Véra et Kolya scientifique ukrainien, ancien élève d'Anatole. Leur but : découvrir l'once des altitudes, le léopard des neiges dont on soupçonnait l'existence mais qui n'avait pas encore été approché ni photographié. Ils arpentent les contreforts de l'Himalaya, ses paysages sauvages, ses monastères perdus, rencontrent les habitants, dont ces  tibétains qui ont connu l'oppression chinoise. 

Peu à peu, des divergences apparaissent entre le maître et l'ancien élève, le conflit naissant entre les deux hommes autour de l'existence du yéti. Deux conceptions de la science s'affrontent : celle d'un homme plus âgé, Anatole, respecteux des traditions, de la population et de ses croyances, à l'écoute des autres et du monde, et celle du jeune Kolya qui souhaite faire coller le monde avec la représentation qu'il en a. 

"Vous êtes un religieux, Kolya. Comme tous vos collègues : un torquemada de la science. Le défenseur d'un credo, le dépositaire du savoir. Et vous honnissez la moindre brèche qui ferait vaciller l'édifice. Vous êtes comme ces savants du XVIIIè siècle qui poussaient des cris de vierges effarouchées quand sont apparues des bactéries dans l'oeilleton de leurs microscopes, parce qu'ils ne pouvaient accepter que Dieu ait créé des éléments vivants invisibles à l'oeil humain. Vous êtes comme ces aveugles de France à qui l'on montrait des fossiles recueillis au sommet des Alpes et qui décrétaient qu'il s'agisait des reliefs d'un festin de croisés. Vous ne voyez pas que ce que vous savez est une infime partie de ce qu'il y a à connaître. La science n'est pas un bras bâtisseur qui construit un système, c'est un pinceau d'archéologue qui déblaie une mosaïque." p. 15

Le jeune Kolya refuse d'admettre l'existence supposée du yéti, quand son aîné reste ouvert à toutes les infinies possibilités du monde : 

"En tous cas, Kolya Vassilievitch, ce que vous en pouvez pas flétrir, c'est la beauté de cette hypothèse, la force de cette croyance, l'universalité de cette vision ; et ce que vous ne pourrez jamais fermer dans le temple de la science, c'est le petit soupirail ouvert sur l'inconnu et sur le fantastique." p. 19

Photo (mise en scène !) de l'Abominable homme des neiges (1992). DICKINSON LEO/SIPA

@sciencesetavenir

La nouvelle est parfaitement ciselée, sa conctruction frise la perfection et sa chute est surpenante. La voix de l'auteur sonne juste, sans doute parce que lui même a découvert en 1997 des empreintes dans la neige, empreintes qui n'appartenaient ni à un homme ni à un ours, ceci pendant une expédition avec Alexandre Poussin dans l'Himalaya ! 

 

A lire sur le yéti : lewebpédagogique 

 

Le bâtard du bout du monde de Laurent Gaudé

♥ ♥

La deuxième nouvelle du recueil nous emmène dans un tout autre univers : celui de la Rome antique. Hadrien a chargé Lucius de tuer Caïus. Lucius se rend donc les confins de l'Empire pour accomplir sa mission. Son forfait accompli, il est pris de visions qui le poussent à quitter le fort pour faire route vers les barbares. Une gangrène le prend en chemin. 

Le lyrisme de Laurent Gaudé se retrouve en ces pages qui offrent une belle réflexion sur la barbarie. 

 

Les deux nouvelles sont suivies d'un dossier pédaggique pour étudier ces textes en classe,  les ressources sont nombreuses et les pistes de réflexion passionnantes.

 

Présentation de l'éditeur : Librio 

A lire aussi de Sylvainn Tesson : Une vie à coucher dehors Dans les forêts de Sibérie ;  Géographie de l’instant S'abandonner à vivre Aphorismes sous la lune 

A lire aussi de Laurent Gaudé :  Ouragan Le soleil des Scorta ;  Pour seul cortège ; La mort du roi TsongorDanser les ombres

 

Regards sur le monde, Sylvain Tesson et Laurent Gaudé, Librio, juin 2015, 3 euros

Partager cet article

Repost 0

Un repas en hiver de Hubert MINGARELLI

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥

Pendant la seconde guerre mondiale trois soldats décident d'échapper aux fusillades matinales éprouvantes en acceptant en contrepartie de partir à la chasse à l'homme juif au fin fond de la forêt polonaise. Il leur faut revenir avec un prisonnier au camp. Le narrateur, Emmerich et Bauer arpentent alors la région, tétanisés par le froid qui règne en cet hiver rigoureux. 

En chemin chacun partage un peu de sa vie avec les autres, dans un élan fraternel consolateur. Ainsi Emmerich avoue s'inquièter pour son fils resté là bas et sur le fait qu'il pourrait prendre un mauvais chemin en apprenant à fumer. Les autres se penchent sur cette épineuse question et réfléchissent aux solutions possibles, permettant ainsi à leur esprit de s'évader loin de cette guerre meurtrière. 

La réalité se rappellent à eux par hasard quand ils trouvent un juif dont le sort semble scellé. Tiraillés par la faim ils s'installent dans une ferme abandonnée avant de ramener leur prisonnier au camp, et se préparent alors un repas avec le peu qu'ils ont. Survient un polonais qui bouscule le fragile équilibre du repas. Profondément antipathique, sa haine contre le juif entraîne chez les soldats un élan protecteur, presque malgré eux. Cette trêve durera-t-elle ?

Il n'est guère évident pour ces hommes d'appréhender le meurtre, et un détail infime peut leur rappeler qu'ils ont face à eux avant tout un homme, qui pourrait être leur fils, leur frère, leur père. Le narrateur est ému par un détail sur le bonnet du juif : un flocon, preuve qu'une mère aimante a tricoté pour lui ce petit dessin minuscule qui le rend pourtant humain.

Ce repas en hiver qu'ils partagent met en lumière les contradictions de ces soldats réduits à n'être que des demi-hommes à cause de cette guerre qu'ils n'ont pas choisie. Ce ne sont ni des bons ni des méchants, ni des anges, ni des brutes, juste des victimes d'une logique implacable absurde. 

 

Présentation de l'éditeur : Stock 

Du même auteur : Une rivière verte et silencieuse ; L'incendie

D'autres avis : Jérôme  ; Clara ; Cathe 

 

Un repas en hiver, Hubert Mingarelli, Stock, 2012, 144 p., 17 euros

Un repas en hiver, Hubert Mingarelli, J'ai Lu, 2014, 7.20 euros

Partager cet article

Repost 0

Bleu de travail de Thomas VINAU

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥ ♥

"J'écris à l'encre noire les jours de rien. Les petits matins purpurins. Les soirs sans fin. Smicard de l'aube et des pluies fines."

 

Avec délicatesse et poésie Thomas Vinau chante "la petite fumée de nos vies". Il cherche le mot juste pour dire la solitude des matins gris, la lassitude des jours qui se ressemblent, puis, comme un éclair, la beauté d'un instant suspendu. 

"Et les petits jours blancs dans le crachin de rien. La mousse sur les pierres. Les murs qui pourrissent. Les volets de bois mort qui ne cessent de mourir. Les pigeons gorgés de brouillard qui traversent un ciel sans question. Et les petits jours blancs dans le crachin de rien. Les matins mal coiffés. Le désordre des petites lumières. La belle vie dans des chaussettes mouillées." (Les matins mal coiffés)

 

"Manger nos bravoures sans éclats. Nos petits pains. Nos petits matins. Mordre dans l'eau froide du temps qui passe. Laper l'onde glacée. Ca fait mal aux dents. C'est bon. Le vent souffle. On marche sur les trottoirs. On regarde par la fenêtre. On essaie. On veut bien. On s'étire. On s'écoute. On tient droit. En se tenant la main." (Nos petits pains)

 

Sa poésie embellit la réalité par ses images : "Un wagon de lucioles s'est arrêté dans le jardin pour grignoter le crépuscule. (...) J'aurais dû dire : chaque soir avec toi est une luciole qui grignote le crépuscule." 

 

Ses poèmes en prose sont à la fois mélancoliques et lumineux, constituant ainsi un recueil matûre et abouti. Une merveille !

 

"On tourne en rond. Il faudrait vider les greniers avec de grands balais qui remuent la poussière. Il faudrait rouler avec les vitres ouvertes dans le champ de luzerne. Cueillir les asperges sauvages. Planter son nez là où ça sent. Boire du vin au bord de la rivière. Prendre ce qui passe. Il faudrait se salir. Tous ensemble. Sans projet. Comme avant." (Se salir)

 

"Rien n'est promis à part la nuit. Mais la lumière a mille peaux. Je viens de voir à l'instant un lapin qui joue du piano. Alors." (Rien n'est promis à part la nuit)

 

D'autres avis : AIfelle ; Leiloona

Du même auteur :   Nos cheveux blanchiront avec nos yeux  ; Ici ça va  ; Bric à brac hopperien   ; Juste après la pluie  ; La part des nuages

Vous aimerez aussi : Le site de l'auteur 

 

Bleu de travail, Thomas Vinau, La fosse aux ours, 2015, 13 euros

Partager cet article

Repost 0

Que ma joie demeure de Jean GIONO

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥ ♥

"Une seule étoile, dit Bobi.

- Où ?

Un petit point rouge, clignotant sur l'horizon, du côté du nord.

"Non, dit Jourdan, ça doit être une lampe dans la montagne.

- On pourrait s'y diriger dessus.

- A quoi ça servirait ? dit Jourdan.

(...)

"Ca servirait à aller vers une étoile qui est une lampe dans la montagne, dit Bobi. Pas plus." 

Sur le plateau provençal de Grémone Jourdan laboure son champ en pleine nuit, mû pour il ne sait quel instinct. Il sent que quelqu'un va venir et changer sa vie, chasser l'ennui. Et quelqu'un vient : Bobi, acrobate poète qui lui demande du tabac. Bobi va changer la vie des habitants du plateau en réveillant leur appétit de vivre. Désormais Jourdan refuse de faire du "travail triste" , il veut de la joie, parce que les hommes ont besoin de cette joie. Ainsi il décide de planter un champ de narcisses pour égayer le plateau et de prendre un cerf : 

"Aujourd'hui le cerf, c'était goûter le goût de l'hiver, de la forêt nue, des nuages bas, marcher dans la boue, entendre les buissons qui griffaient sa veste de velours , avoir froid au nez, chaud dans la bouche; Il se sentait libre et agréablement seul." p. 339

@france3 

De petits gestes aux grands rassemblements, les hommes apprennent le bonheur de l'inutile, ils reprennent leur juste place dans le grand ordonnancement de la terre, accordés aux rythmes des saisons et de la nature, dans une sorte de panthéisme cosmique : 

"Toujours, toujours, sans arrêt, parce que le sang ne s'arrête pas de battre, et de fouler, et de galoper, et de demander avec son tambour noir d'entrer en danse. Et il appelle, et on n'ose pas. Et il appelle, et on ne sait pas s'il faut... Et on a dans tout son corps des désirs, et on souffre. On en sait pas et on sait. Oui, vaguement on se rend compte que ce serait bien, que la terre serait belle, que ce serait le paradis, le bonheur pour tous et la joie. Se laisser faire par son sang, se laisser battre, fouler, se laisser emporter par le galop de son propre sang jusque dans l'infinie prairie du ciel lisse comme un sable." p. 189

Ils se font présents à eux-mêmes et au monde grâce à Bobi, figure christique pourvoyeur d'espérance, de solidarité, d'amour... 

Et pourtant, l'inquiétude continue de les ronger : 

"L'inquiétude. Toujours attendre. Toujours vouloir, avoir peur de ce qu'on a, vouloir ce qu'on n'a pas. L'avoir, et puis tout de suite avoir peur que ça parte. Et puis, savoir que ça va partir d'entre nos mains, et pus ça part d'entre nos mains. J'allais dire : " comme un oiseau qui s'échappe" non, comme quand on serre une poignée de sable, voilà. Ca, je crois que c'est obligé, qu'on l'a en naissant, comme les grenouilles qui en naissant ont une coeur trois fois gros que la tête." p. 254

La joie n'est-elle pas une utopie éphémère qui file entre les doigts de celui qui cherche à la retenir ? 

"Pourtant, des fois, le soir, seul au bord des routes, assis à côté de mon petit sac, en regardant venir la nuit, regardant s'en aller le petit vent dans la poussière sentant l'herbe, écoutant le bruit des forêts, j'avais parfois presque le temps de voir mon bonheur. C'était comme le saut de la puce : elle est là, elle est partie, mais j'étais heureux et libre." p. 265

Si la joie ne dure pas, elle est pourtant là, tout près, palpable dans des instants fulgurants qui transcendent l'être humain. 

"Il faudrait que la joie soit paisible. Il faudrait que la joie soit une chose habituelle et tout à fait paisible, et tranquille, et non pas batailleuse et passionnée. Car moi je ne dis pas que c'est de la joie quand on rit ou quand on chante, ou même quand le plaisir qu'on a vous dépasse le corps. Je dis qu'on est dans la joie quand tous les gestes habituels sont des gestes de joie, quand c'est une joie de travailler pour sa nourriture. Quand on est dans une nature qu'on apprécie et qu'on aime, quand chaque jour, à tous les moments, à toutes les minutes tout est facile et paisible. Quand tout ce qu'on désire est là." p. 427

Dans ce texte sensuel Giono revisite notre façon de voir le monde. Il propose une autre façon de travailler sans accumuler l'argent ou le pouvoir, en le partageant plutôt pour embellir l'environnement et les conditions de travail. La mise en commun presque communiste des champs permet d'évoluer. En changeant l'homme il sera possible de changer la société qui le régit et de rétablir un rappport harmonieux avec la nature même si cette entreprise utopique se heurte à l'égoïsme des hommes et au plaisir charnel. La liberté créatrice doit éclater. 

"Ce n'est pas vrai. S'il n'y avait pas de joie, il n'y aurait pas de monde. Ce n'est pas vrai qu'il n'y a pas de joie. Quand on dit qu'il n'y a pas de joie, on perd confiance. Il ne faut pas perdre confiance. Il faut se souvenir que la confiance c'est déjà de la joie. L'espérance que ça sera tout à l'heure, l'espérance que ça sera demain, que ça va arriver, que c'est là, que ça attend, que ça se gonfle, qua ça va crever tout d'un coup, que ça va couler dans notre bouche, que ça va nous faire boire, qu'on n'aura plus soif, qu'on n'aura plus mal, qu'on va aimer." p. 494

 

Présentation de l'éditeur : Livre de poche  ;  Grasset 

D'autres avis : Dominique 

 

Que ma joie demeure, Jean Giono, Le livre de poche, 1974, 6.60 euros

Partager cet article

Repost 0

Danser les ombres de Laurent GAUDE

Publié le par Hélène

♥ 

Ce jour-là Lucine revient sur les traces de son passé à Port au Prince pour annoncer la mort de sa jeune soeur. Elle a quitté la capitale pour Jacmel pour s'occuper de sa soeur et de ses enfants, mais comprend en parcourant ces routes qu'elle souhaite désormais rester ici. Elle se souvient de l'élan qui la portait dans sa jeunesse pour défendre son pays, de l'élan de vie qui l'animait et est bien décidée à reconquérir son bonheur après ces années de sacrifice pour sa famille. 

Saul lui aussi a laissé derrière lui les années de luttes auprès de sa soeur Emeline. Parti à Cuba pour étudier la médecine, il revient sans diplôme mais pratique tout de même son métier en dilettante. 

Leurs routes vont se croiser à la lignée des chemins. 

Cette première partie avant le tremblement de terre est belle, avec cette simplicité de Laurent Gaudé qui sait planter des décors et les personnages. Malheureusement au mitan du roman (précisément) tout bascule : le bonheur est exagéré, indécent, point culminant et l'on sait qu'il va être détruit par le séisme. Puis viennent les secousses meurtrières qui renversent le monde. Tout devient sans dessus dessous, les morts dansent avec les vivants dans une atmosphère surnaturelle. On n'y croit plus. Le pathétique fait son entrée, lui qui était jusqu'ici savamment contenu. 

Une déception ! 

 

Présentation : Actes Sud 

D'autres avis : CarolineAproposdes livresLaure ; Noukette 

Du même auteur Ouragan  Le soleil des Scorta ;  Pour seul cortège ; La mort du roi Tsongor 

 

Danser les ombres, Laurent Gaudé, Actes Sud, janvier 2015, 256 p., 19.80 euros

Partager cet article

Repost 0

Chemins de Michèle LESBRE

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥ 

"La vie était ainsi, pleine de dangers, mais aussi de moments radieux qu'il fallait saluer comme tels."

La narratrice est entre deux maisons, errant dans un temps indéfini, entre passé et futur. Un homme lisant sous un reverbère la ramène des années en arrière vers son père, être insouciant à qui les aléas du couple ne convenait pas forcément. La jeune femme se souvient alors de loin en loin de scènes marquantes qui l'ont construite.

Elle se laisse porter par le rythme sporadique des souvenirs et avance doucettement dans cet espace temps vague, vivant au jour le jour. 

"J'ai soulevé le chien dans mes bras, il était lourd, chaud, je le serrais en enfouissant mon visage dans sa fourrure, dans cet état d'exaltation qui parfois me transporte au-dessus des mots que je ne trouve pas pour exprimer ces moments radieux où le corps exulte, où il n'est plus dans la retenue, l'apparence, où une joie secrète se déploie dans le silence. Il n'y a pas de mots pour ces instants-là." p. 94

Cette ouverture au présent lui permet de faire des rencontres lumineuses comme cet éclusier, rencontré puis quitté au matin, parce qu'il faut continuer à avancer sur ce chemin de halage, vers on ne sait quel futur. La quête est avant tout une quête personnelle, alliance subtile entre passé mélancolique et présent suspendu. La perte du passé n'est pas un malheur bien au contraire :

 "Je pensais  que les tas de pierre et de gravats, le bâtiment encore debout et tristement poussiéreux, faisaient partie de mes petites ruines intimes, de mes petites fins, de tout ce qui a été et qui n'est plus, comme dans toute vie. Il n'y avait aucune tristesse dans cette pensée, bien au contraire, c'était le sentiment d'éprouver tout le chemin parcouru depuis ces années où ces murs étaient mon univers. Leur disparition ne changeait rien. Je me sentais pleine de cette mémoire, de toutes ces longues années qui me ramenaient là." p. 128

Le rythme lancinant, indécis permet de vivre des interstices temporels dans lesquels se glissent subrepticement la lumière. La prose poétique rayonnante de l'auteur suit avec une délicatesse infinie les errances paisibles de la narratrice qui suit ses chemins, pas après pas. 

 

Présentation de l'éditeur : Sabine Wespieser

 

D'autres avis : TéléramaFrance Inter revue de presse 

SabineLeiloona 

 

Chemins, Michèle Lesbre, Sabine Wespieser éditeur, février 2015, 144 p., 16 euros

Partager cet article

Repost 0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>