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theatre

Petits crimes conjugaux de Eric Emmanuel SCHMITT

Publié le par Hélène

♥ ♥

A la suite d'un accident, Gilles a perdu la mémoire et doit se réadapter à son quotidien aux côtés de sa femme Lisa. celle-ci tente de reconstituer le passé oublié et de raviver les souvenirs perdus dans les limbes de la mémoire. Mais peu à peu l'un et l'autre doutent : Lisa raconte-t-elle la vérité ou cherche-t-elle à recréer son mari et leur vie. Et Gilles a-t-il réellement perdu toute la mémoire ? 

Ce que j'ai aimé : 

Cette pièce de théâtre sur le couple est plutôt bien construite avec un message intéressant sur l'usure du couple. Lisa ressent l'impression de ne pas être aimée suffisamment, elle manque de confiance, et vacille devant l'indifférence de son mari. Mais si en tant que femme elle affronte l'usure tout en ayant parfois tendance à se croire coupable, Gilles a plutôt tendance à ne rien voir, ou à ne rien vouloir voir. 

Tous deux vont s'entendre sur le fait que l'amour est un mystère difficilement explicable, mais un mystère qui vaut l'aventure...

Ce que j'ai moins aimé : 

Si les idées sont relativement justes, elles sont malheureusement traitées de façon un peu caricaturale, trop directement avec des phrases clichés comme : 

« C’est contre nature d’aimer toujours, d’aimer longtemps »

« Je t’aime et ça me tue »

« Quand la violence s’installe dans un couple, peu importe qui la manifeste. »

Bilan :

Décevant !

Présentation de l'éditeur : Le livre de poche

Publié dans Théâtre

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Cendrillon de Joël POMMERAT

Publié le par Hélène

♥ ♥

Sandra saisit mal des derniers mots de sa mère murmuré sur son lit de mort. Elle comprend qu'elle ne doit jamais cesser de penser à elle sans quoi sa mère mourra à jamais. La jeune femme vit alors dans la peur perpétuelle d'oublier cette mère tant aimée. Son père décide de se remarier, et tous deux viennent vivre chez la nouvelle belle-mère qui assigne à Sandra mille tâches ménagères. Sandra accepte vaillamment, pensant ainsi expier ses manquements. Puis vient le jour du bal....

Joël Pommerat opte pour une adaptation du conte moderne avec des familles recomposées, le harcèlement subi par la jeune femme, la difficulté à faire son deuil, les violences relationnelles... Il s'approprie le conte populaire.

"Je me suis intéressé particulièrement à cette histoire quand je me suis rendu compte que tout partait du deuil, de la mort (de la mère de Cendrillon). À partir de ce moment, j’ai compris des choses qui m’échappaient complètement auparavant. J’avais en mémoire des traces de Cendrillon version Perrault ou du film de Walt Disney qui en est issu : une Cendrillon beaucoup plus moderne, beaucoup moins violente, et assez morale d’un point de vue chrétien. C’est la question de la mort qui m’a donné envie de raconter cette histoire, non pas pour effaroucher les enfants, mais parce que je trouvais que cet angle de vue éclairait les choses d’une nouvelle lumière. Pas seulement une histoire d’ascension sociale conditionnée par une bonne moralité qui fait triompher de toutes les épreuves ou une histoire d’amour idéalisée. Mais plutôt une histoire qui parle du désir au sens large : le désir de vie, opposé à son absence. C’est peut-être aussi parce que comme enfant j’aurais aimé qu’on me parle de la mort qu’aujourd’hui je trouve intéressant d’essayer d’en parler aux enfants.[...]" Joël Pommerat, entretien avec Christian Longchamp

Ce que j'ai moins aimé :

Je n'ai pas été sensible à cette adaptation, peut-être éprouverai-je plus d'intérêt en voyant la mise en scène, souvent la lecture ne suffisant pas pour le théâtre. J'ai trouvé cet univers très noir, manquant de lumière et d'humanité.
 

Présentation de l'éditeur : Actes Sud

Publié dans Théâtre

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Les sorcières de Salem de Arthur MILLER

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥ ♥

" Il ne s’agit pas de confondre les jeux d’une enfant avec les maléfices d’une sorcière. "

En 1692 dans plusieurs villages du Massachusetts proches de Salem, plusieurs personnes sont accusées de sorcellerie et exécutées sur la foi de ces affirmations. Il s'agit de la la chasse aux sorcières la plus importante de l'histoire de l'Amérique du Nord.

En 1953 dans un contexte fortement marqué par le maccarthysme, une autre forme des chasses aux sorcières, Arthur Miller écrit cette pièce, montrant ainsi qu'à plusieurs siècles d'intervalle les mêmes erreurs se répètent et des personnes peuvent être accusées et condamnées sans preuve.

Il reprend ainsi l'histoire des sorcières au moment où Abigail, jeune femme de 17 ans a provoqué chez l'une de ses camarades Betty une crise profonde : elle a convié plusieurs de ses amies à une cérémonie nocturne durant laquelle elle a bu un philtre à base de sang.  Le Révérend Samuel Parris père de Betty et oncle d'Abigail cherche à cacher cette cérémonie durant laquelle les morts ont été invoqués, il fait appel  au révérend Hale pour l'aider à chasser le Démon de la ville.

Mais l'affaire s'envenime se transformant en chasses aux sorcières et prétexte à de multiples accusations invérifiables. A qui faire confiance si ce n'est à soi-même ? Faut-il mentir pour sauver sa peau ?

« Ne vous attachez donc pas à des principes si ces principes doivent faire couler le sang. C’est justement une loi trompeuse que celle qui nous conduit au sacrifice. La vie est le plus précieux des dons de Dieu, et rien ne donne le droit à personne de l’ôter à un être.»

« Faites ce que vous voudrez, mais ne laissez personne être votre juge. »

La frontière entre raison et folie s'avère infime, l'imagination portant ici bien son nom de "folle du logis". Malheureusement, le fanatisme rôde encore et toujours, profitant de ces failles pour s'engouffrer et condamner arbitrairement. Même la notion de justice est alors mise à mal.

Un grand texte qui nous enjoint à rester attentifs, toujours...

 

Présentation de l'éditeur : Pavillons poche

Publié dans Théâtre

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Juste la fin du monde de Jean-Luc LAGARCE

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥

« C’est comme la nuit en pleine journée, on ne voit rien, j’entends juste les bruits, j’écoute, je suis perdu et je ne retrouve personne. »

Louis rend visite à sa famille pour la première fois depuis des années. Il retrouve sa mère, sa sœur Suzanne, son frère Antoine et sa belle-sœur Catherine. Il a l'intention de leur annoncer sa maladie et sa mort prochaine irrémédiable, mais son arrivée fait ressurgir souvenirs et tensions familiales. Chacun exprime divers reproches et tout se joue alors dans les interstices, dans les silences, les répétitions. Ce qu'on dit, ce qu'on ne dit pas, ce qu'on pense que l'autre pense, ce qu'il ignore. Tout est subtil, lié aux blessures de l'enfance, au fait de se sentir aimé ou pas, rejeté, mis à l'écart, mis en valeur. Quoiqu'il arrive, rien n'est évident tant les relations familiales restent complexes et tant le langage est limité pour exprimer les vagues du conscient et de l'inconscient entremêlées étroitement.

Les êtres se frôlent certains haussent le ton comme Antoine, d'autres se taisent comme Louis, plus discret. Catherine pourrait incarner l'équilibre celle qui rassemble et comprend. Mais c'est la mère qui finalement sera clairvoyante quand elle dira : « […] la journée se terminera ainsi comme elle a commencé, / sans nécessité, sans importance. »

Mes réticences :

A la première lecture, je me suis perdue, et ce n'est qu'une fois que j'ai vu la magnifique adaptation de Xavier Dolan avec ces acteurs exceptionnels que j'ai mieux compris les enjeux de la pièce.

Bilan :

Un texte fort qui vibre longtemps ...

« Je me remets en route avec seul le bruit de mes pas sur le gravier. / Ce sont des oublis comme celui-là que je regretterai. »

Publié dans Théâtre

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Turcaret de LESAGE

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥

Turcaret est un ancien domestique devenu un riche financier. Il en profite pour tromper son monde sans scrupules. Il est tout dévoué à une Baronne à qui il offre sa prodigalité, mais celle-ci est elle -même amoureuse d'une jeune et fringant chevalier.

Cette comédie enlevée est digne de celles offertes par Molière. Finalement, tout le monde est lésé, les tromperies sont réciproques, les défauts de chacun leur vaudront une leçon.

"J’admire le train de la vie humaine. Nous plumons une coquette, la coquette mange un homme d’affaires, l’homme d’affaires en pille d’autres : cela fait un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde. "

Lesage en profite pour faire la satire des fortunes improvisées, il critique âprement les usuriers dans une comédie au rythme dynamique et aux répliques cinglantes.

Une agréable découverte !
 

Du même auteur : Le diable boiteux

Publié dans Théâtre

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Hernani de Victor Hugo

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥ ♥ 

« La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents, mais elle vient. »

L'intrigue se situe au moment où Don Carlos devient Charles Quint, soit le monarque le plus puissant de l'histoire de l'Occident, un moment historique marquant. Mais l'histoire est ici envisagée du point de vue de l'individu, elle s'incarne dans un individu déterminé, ici le personnage de Hernani. Héros romantique par excellence, c'est la passion amoureuse qui le pousse en avant, qui incarne en lui une force qui l'oblige à agir. Au coeur de cette passion, Dona Sol, promise à don Ruy Gomez et également courtisée par le roi Don Carlos, mais amoureuse de Hernani. Ces hommes vont s'affronter, sommés de choisir entre honneur et passion. Mais un roi peut-il ne pas être mauvais ? La souveraineté ne réclame-t-elle pas quelques violences ? Tout comme la vengeance ?

Victor Hugo tire son sujet d'une vieille chronique espagnole et mélange savamment dans sa pièce le grotesque et le sublime, posant ainsi les premiers jalons de son théâtre romantique. Entre février et novembre 1830, la bataille d'Hernani a fait rage chaque soir au Théâtre-Français, opposant les anciens aux modernes, adeptes des romantiques. Quand les uns huaient la pièce, les autres tentaient de la soutenir.

Hernani. Les feux de la rampe. 1830. Source : BnF/Gallica

Non seulement cette pièce est marquante car elle est un tournant dans l'histoire du théâtre français, mais aussi en raison de ses personnages emblématiques à la fois comiques et tragiques, pathétiques, si proches de l'humain.
 

Présentation de l'éditeur : Le livre de poche

Du même auteur : Le dernier jour d'un condamnéRuy Blas

Publié dans Théâtre

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Tous des oiseaux de Wajdi MOUAWAD

Publié le par Hélène

♥ ♥

Eitan, juif allemand et Wahida, arabe américaine se rendent en Israël sur les traces de leurs origines, mais sur le pont Allenby, entre Israël et la Jordanie, Eitan est victime d’une attaque terroriste et tombe dans le coma. Défilent alors devant lui ses parents, ses grands-parents, et les non dits liés à l'Histoire éclatent ...

Dans cette pièce, Wajdi Mouawad revient sur ses thèmes de prédilection, l'héritage culturel et générationnel de chacun, et la difficulté de se construire une identité face à cette mosaïque que nous laissent en héritage nos parents. De surcroît, les êtres doivent s'adapter face à un monde souvent violent, puisque son évoqués ici, entre autres, l'idéologie nazie, le conflit israélo palestinien, la guerre du Liban en 1982... Mais l'histoire du monde ne s'arrête pas à la frontière de son pays, et tout un chacun est issu de cette histoire du monde. Les hommes sont "tous des oiseaux", fruits de diverses cultures, de rencontres improbables... La pièce est ainsi jouée en plusieurs langues, signifiant qu'il faut savoir passer d’un monde à l’autre, d’une langue à l’autre.

Sommes nous finalement condamnés à reproduire ce que notre peuple a vécu, , sommes-nous condamnés à reproduire l'histoire de nos parents ? Wajdi Mouawad s'attache à comprendre l'autre, qu'il soit ami ou ennemi parce que l'histoire l'a décidé. Il nous guide peu à peu vers l'humanité d'un monde enfin réconcilié...

Présentation de l'éditeur : Actes Sud

Du même auteur : Anima ♥ ♥ ♥ ; Incendies ♥ ♥ ♥ (Théâtre)

 

Publié dans Théâtre

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Lucrèce Borgia de Victor HUGO

Publié le par Hélène

♥ ♥

Lucrèce Borgia, fille et sœur de papes, est considérée comme un monstre politique. Capable des pires ignominies, elle a la réputation d'assassiner sans vergogne quiconque se mettra au travers de sa route. Un seul être semble bénéficier de sa clémence, son fils, Gennaro, qui ignore que sa mère est cette femme cruelle. Lucrèce Borgia veut racheter son passé et laver cette image par le biais de sa maternité.

Si Lucrèce Borgia apparait bien comme une femme monstrueuse, tyrannique, manipulatrice et profondément égoïste, elle gagne en humanité par son amour pour Gennaro qui la hisse vers le sublime cher à Hugo. Elle incarne le personnage tragique, prisonnière de cette image liée aux Borgia, condamnée à un destin sanguinaire, mais aspirant à s'en éloigner. Gennaro est son opposé, profondément bon et pur, dévoué à ses amis, il incarne les valeurs héroïques du romantisme.

Victor Hugo a écrit cette pièce en 11 jours, entre le 9 et le 20 juillet 1832 pour pallier à l'interdiction du Roi s'amuse. La pièce est un triomphe, jouée tout au long du XIXème siècle, elle atteint la postérité et inspire encore aujourd'hui, tel Denis Podalydès qui l'a mise en scène à le Comédie Française.

 

Présentation de l'éditeur : Hatier ; Flammarion ;

Du même auteur : Le dernier jour d'un condamnéRuy Blas ;

Publié dans Théâtre

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On purge bébé de Georges FEYDEAU

Publié le par Hélène

♥ ♥

Cette pièce drôlissime met en scène un couple de bourgeois, les Follavoine. Monsieur, détenteur du brevet de la porcelaine incassable (en théorie) attend la visite de M. Chouilloux, chargé par l'état de sélectionner le futur pot de chambre qui doit équiper l'armée française. Madame est quant à elle préoccupée par les problèmes intestinaux de son fils Toto, et c'est pour partager ses angoisses qu'elle rend visite à son mari en bigoudis et robe de chambre, accompagnée de son pot de chambre qu'elle s'apprêtait à vider.

Derrière les aspects scatologiques se cache une profonde réflexion sur la société bourgeoise du début XXème. Toto annonce le futur enfant roi qui tient tête à ses parents et est au centre des préoccupations du couple, ciment du couple, il est aussi la cause des dissensions. Feydeau aborde aussi la condition féminine et le rôle respectif des mères et des pères, quand les unes gèrent la santé et l'alimentation saine et les autres le savoir, même si le savoir paternel et l'autorité maternelle restent finalement chancelants. La médiocrité, la mesquinerie et l'hypocrisie sont impitoyablement épinglées dans ce conflit de couple admirablement bien orchestré.

Un vaudeville à redécouvrir !

 

Présentation de l'éditeur : Folio

Publié dans Théâtre

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Incendies de Wajdi MOUAWAD

Publié le par Hélène

♥ ♥ ♥ ♥

"Ne haïr personne, jamais, la tête dans les étoiles, toujours."

Quand le notaire Lebel lit aux jumeaux Jeanne et Simon le testament de leur mère Nawal, ils découvrent avec surprise qu'ils ont un frère et que leur père qu'ils croyaient mort est vivant. Leurs destins se trouvent bouleversés par ces révélations qui les poussent vers la découverte de leur identité. Ils remontent alors aux sources de leur enfance, lors de la guerre civile au Liban.

En 2011, lors d'une rencontre avec Josée Lambert, une photographe québécoise, Wajdi Mouawad entend parler de Souha Bechara, militante libanaise pendant la guerre civile qui a tenté, en 1988, s'assassiner Antoine Lahad, chef des milices chrétiennes du Sud Liban. Elle fut alors incarcérée pendant dix ans dans une prison. Ce témoignage et l'histoire de cette femme touche profondément Wajdi Mouawad : lui aussi a passé son enfance au Liban qu'il quitte à l'âge de 8 ans pour échapper aux conflits qui s'intensifient entre les communautés de son pays. A partir de cette femme, il imagine le portrait de Nawal. Nawal est cette femme qui cherche à casser le fil de la haine, le cercle infernal de la violence, parce que sa grand-mère lui a ordonné d'apprendre à lire et écrire pour sortir de la misère et de la haine.
"Nous, [...] les femmes de notre famille, sommes engluées dans la colère depuis si longtemps ; j'étais en colère contre ma mère et ta mère est en colère contre moi tout comme tu es en colère contre ta mère. Toi aussi tu laisseras à ta fille la colère en héritage. Il faut casser le fil. Alors apprends... apprends à lire, à écrire, à compter, à parler : apprends à penser. Nawal. Apprends."

"Nous n'aimions pas la guerre ni la violence, nous avons fait la guerre et avons été violents. A présent , il nous reste encore notre possible dignité. Nous avons échoué en tout, nous pourrions peut-être sauver encore cela : la dignité."

L'écriture est un moyen pour l'auteur de retrouver le monde, un monde arraché par la guerre, par l'Histoire, les mots permettant de se lover à nouveau dans le monde de l'enfance et de l'enchantement.

"J'ai compris qu'il fallait choisir : ou je défigure le monde ou je fais tout pour le retrouver."

L'importance de la parole, du dialogue est en effet au centre du récit. Quand Hermile raconte un élément clé de la vie de Nawal que les enfants ne connaissent pas, Jeanne demande pourquoi Nawal lui a raconté cela, à lui, et non à eux. A quoi l'homme répond "Parce que je lui ai demandé !". Les êtres se livrent à ceux qui écoutent, non à ceux qui redoutent la parole. Cette parole est nécessaire pour dire, pour comprendre. Les discussions entre Nawal et Nawda agissent comme un miroir : deux faces, deux choix face à la guerre. Deux personnages que l'on comprend, que l'on approuve et désapprouve, dont les arguments résonnent en nous. N'est-il pas préférable dans ce cas de  ne haïr personne, de ne pas prendre parti car "Tout parti est faillible et possible, aveugle et cohérent, rival et né d'un même sang." (postface Charlotte Farcet) ?

"Au journaliste qui me demandait quelle était ma position dans le conflit du Proche-Orient, je n’ai pas pu lui mentir, lui avouant que ma position relevait d’une telle impossibilité que ce n’est plus une position, c’est une courbature. Torticolis de tous les instants.
Je n’ai pas de position, je n’ai pas de parti, je suis simplement bouleversé car j’appartiens tout entier à cette violence. Je regarde la terre de mon père et de ma mère et je me vois, moi : je pourrais tuer et je pourrais être des deux côtés, des six côtés, des vingt côtés. Je pourrais envahir et je pourrais terroriser. Je pourrais me défendre et je pourrais résister et, comble de tout, si j’étais l’un ou si j’étais l’autre, je saurais justifier chacun de mes agissements et justifier l’injustice qui m’habite, je saurais trouver les mots pour dire combien ils me massacrent, combien ils m’ôtent toute possibilité à vivre.
Cette guerre, c’est moi, je suis cette guerre. C’est un «je» impersonnel qui s’accorde à chaque personne et qui pourrait dire le contraire ? Pour chacun le même désarroi. Je le sais. J’ai marché toute la nuit à la faveur de la canicule pour tenter de trouver les mots, tous les mots,tenter de dire ce qui ne peut pas être dit. Car comment dire l’abandon des hommes par les hommes ? Ébranlés, ébranlés. Nous sommes ébranlés car nous entendons la marche du temps auquel nous appartenons et aujourd’hui, encore, l’hécatombe est sur nous.
Il n’y a que ceux qui crient victoire à la mort de leurs ennemis qui tirent joie et bonheur de ce désastre. Je ne serai pas l’un d’entre eux même si tout concourt à ce que je le sois. Alors justement, comment faire pour éviter le piège ? Comment faire pour ne pas se mettre à faire de la politique et tomber ainsi dans le discours qui nous mènera tout droit à la détestation ?
Je voudrais devenir fou pour pouvoir, non pas fuir la réalité mais, au contraire, me réclamer tout entier de la poésie. Je voudrais déterrer les mots à défaut de ressusciter les morts. Car ce n’est pas la destruction qui me terrorise, ce ne sont pas même les invasions, non, car les gens de mon pays sont indésespérables malgré tout leur désespoir et demain, j’en suis sûr, vous les verrez remettre des vitres à leurs fenêtres, replanter des oliviers, et continuer, malgré la peine effroyable, à sourire devant la beauté. Ils sont fiers. Ils sont grands. Les routes sont détruites ? Elles seront reconstruites. Et les enfants, morts dans le chagrin insupportable de leurs parents, naîtront encore. Au moment où je vous écris, des gens, là-bas, font l’amour. Obstinément.
Je les connais. Ils ont trouvé une manière de gagner qui consiste à perdre et cela dure depuis 7000 ans (...) Ce qui est terrifiant, ce n’est pas la situation politique, c’est la souricière dans laquelle la situation nous met tous et nous oblige, face à l’impuissance à agir, à faire un choix insupportable : celui de la haine ou celui de la folie."

Wajdi Mouawad, Le Devoir,
juillet 2006, extraits.

Un texte essentiel, pur, dur, pour aller au-delà de la haine... Enfin.

 

Présentation de l'éditeur : Actes Sud

Du même auteur : Anima

 

Publié dans Théâtre

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