C'était ça ou mourir de Thélyson Orélien
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Jonas Dorléon quitte Haïti avec presque rien. Un diplôme, un cahier de poèmes, la photographie de sa mère, quelques affaires serrées dans un sac. Et devant lui, une route immense, incertaine, dangereuse. De la République dominicaine au Brésil, du Brésil au Mexique, jusqu’aux frontières américaines et au Canada, il avance. Il marche parce qu’il n’a plus le choix. Comment rester dans un pays qui veut vous tuer à chaque virage ? "Partir, ce n'est pas seulement chercher une vie meilleure. C'est surtout refuser que sa vie, même brisée, ne compte pour rien."
Au fil de ce voyage, il tente, au milieu du chaos, de rester un homme. Porté par le fantôme de sa grand-mère - en slip- il écoute sa voix venue d'ailleurs : "Tu es un Dorléon, pitit. Marche droit. Et n'oublie pas : les morts te surveillent." "Alors je marche. Même si mes pieds saignent. Même si je doute. Je marche/ Je suis peut-être un exilé, un prof devenu clown, un homme dont la vie tient dans un sac de plastique, mais je suis aussi le petit-fils d'une femme qui hante ses descendants pour les empêcher de crever couchés. Et ça, c'est une bénédiction."
Thélyson Orélien ne nous épargne rien. La faim, la peur, la violence, la jungle, les frontières, les corps épuisés, les êtres abandonnés sur le chemin : la dureté du monde est là, brutale, parfois insoutenable. Il croise la mort et le désespoir, la vie ne tenant qu'à un fil.
Et pourtant, au cœur de cette noirceur, un rien demeure.
Un geste.
Une main tendue.
Un rire.
Une rencontre.
Un peu de solidarité entre ceux qui n’ont plus rien.
Une parole qui redonne courage.
"Il suffit alors d'un lit étroit, d'un rire venu de la pièce d'à côté, d'une prière derrière une cloison pour comprendre que l'essentiel n'est pas d'avoir trouvé sa place, mais d'avoir été accueilli, un instant, dans l'espace de quelqu'un d'autre. Cet instant-là suffit à faire tenir le monde." Comme si, lorsque tout s’effondre, il ne restait finalement que cette chose essentielle : la capacité de reconnaître l'autre comme un semblable.
L’écriture transforme parfois l’horreur en poésie sans jamais l’adoucir. Elle donne des visages, des noms, des histoires à celles et ceux que les statistiques réduisent trop souvent à un mot. Et soudain, derrière ce mot, surgit Jonas. Un homme avec une mère, des souvenirs, des rêves, de l’humour, un homme qui a peur, qui est fatigué. Un homme qui voudrait simplement retrouver une vie normale. C’était ça ou mourir. Ce n’est pas seulement le choix de Jonas. C’est le vertige d’une existence poussée jusqu’à son extrême limite. Quand partir n’est plus un désir d’ailleurs mais une nécessité vitale. Quand l’exil n’est plus un voyage mais une lutte pour continuer à exister. Et quand témoigner est tout aussi essentiel : "Si je devais tomber, je tomberais en racontant." "Les survivants doivent porter les récits des disparus."
Là réside, finalement, la grande beauté de ce roman : il nous fait traverser l'enfer sans nous faire perdre foi en l'homme.
Présentation de l'éditeur : Grasset