Le soleil des Scorta de Laurent GAUDE
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« Heureux celui qui a connu ces repas-là. Nous étions ensemble. Nous avons mangé, discuté, crié, ri et bu comme des hommes. Côte à côte. C’étaient des instants précieux. »
À Montepuccio, petit village du sud de l'Italie, les Scorta mènent une vie de misère et ne connaîtront jamais la richesse, comme si une malédiction pesait sur leur lignée, les condamnant à l'opprobre. Pourtant, ils se sont fait le serment de transmettre, à travers les générations, ce que la vie leur laissera en héritage, si peu soit-il. En dehors de leur petit bureau de tabac familial, leur richesse réside dans l'immatériel : une expérience, un souvenir, une parcelle de sagesse, une lueur de joie. Ou bien un secret. Comme celui que la vieille Carmela confie au curé de Montepuccio, redoutant que les mots ne lui échappent bientôt.
Ce que j’ai aimé :
Dès l’ouverture, l’air se charge d’un parfum d’éternité. En quelques phrases, le lecteur bascule dans un ailleurs, dans un espace où le réel se délite pour céder la place à l’imaginaire. Ce roman possède ce don rare : celui de nous arracher à la poussière du quotidien pour entrouvrir une brèche vers un monde tissé de légendes, de souvenirs et d’instants suspendus.
Au cœur de cette fresque, la famille. Pour les Scorta, elle n’est pas seulement un lien de sang : elle est flamme, bastion, malédiction et salut. Bien que condamnés à la pauvreté, à l’opprobre et à l’oubli, ils trouvent dans leur unité la seule richesse qui vaille. Dans leur cohésion s’esquisse une rédemption, fragile, mais tenace, indestructible. « Tu n’es rien, Elia. Ni moi non plus. C’est la famille qui compte. Sans elle, tu serais mort et le monde aurait continué de tourner sans même s’apercevoir de ta disparition. Nous naissons. Nous mourons. Et dans l’intervalle, il n’y a qu’une chose qui compte. Toi et moi, pris seuls, nous ne sommes rien. Mais les Scorta, les Scorta, ça, c’est quelque chose. » (p. 166)
La saga atteint son apothéose dans la scène du banquet : une célébration, mais surtout une épiphanie. Moment d’une vérité nue, éclatante : « Elle se leva alors et fit ce qu’elle s’était promis de faire. S’occuper des siens. Rire avec eux. Les embrasser. Les entourer. Être pour chacun, tour à tour, avec élégance et bonheur. » (p. 145) Cette scène érige en absolu le partage, la mémoire et la transmission. Là, la parole s’élève en offrande sacrée : « Les Scorta acquiescèrent. Oui. Qu’il en soit ainsi. Que chacun parle au moins une fois dans sa vie. À une nièce ou à un neveu. Pour lui dire ce qu’il sait avant de disparaître. Parler une fois. Pour donner un conseil, transmettre ce que l’on sait. Parler. Pour ne pas être de simples bestiaux qui vivent et crèvent sous ce soleil silencieux. » (p. 149)
Splendide roman, traversé d’une beauté qui ne s’altère pas. Il nous parle de la fragilité des êtres, de la force des liens, du poids du temps, et de cette certitude simple, offerte comme un héritage par Salvatore : « il faut juste faire de son mieux, puis passer le relais et laisser sa place. »
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