Amsterdam, 1705. Thea Brandt, jeune métisse, fête ses dix-huit ans. Sa tante Nella prévoit de la marier pour sauver de la ruine sa famille, seulement la jeune femme a déjà son cœur pris par un artiste qui crée les décors des spectacles du grand théâtre de la ville. Leur liaison est secrète, mais la jeune femme voudrait la rendre officielle pour échapper à ce mariage qui ne sert guère ses intérêts.
Ce que j'ai aimé :
Le talent de conteuse de Jessie Burton est indéniable, elle crée tout un univers autour de cette famille déchue prête à tout pour sortir de la pauvreté qui la menace. Néanmoins, ce sont des êtres passionnés, esthètes qui aiment les belles choses et s'attachent aux découvertes du siècle. La rencontre avec un botaniste bouleversera le destin de Otto, fasciné désormais par la culture de l'ananas. La jeune Nella, jeune fille impétueuse, rêve de liberté et grandira au fil des pages, perçant peu à peu les secrets de sa naissance.
Bilan :
Une lecture très agréable. Il s'agit de la suite de Miniaturiste, 18 ans après, et s'il est plus intéressant d'avoir lu le premier pour comprendre toutes les implications du deuxième, vous pouvez faire l'impasse.
Fredo et Luigi ont grandi dans la Valsesia, une vallée montagneuse du nord de l'Italie. Luigi est marié à Betta et le couple attend un enfant, quand Fredo, après un séjour de sept ans au Canada, réapparait dans leurs vies. Il vient réclamer sa part d'héritage après la mort du père. Les retrouvailles s'annoncent tendues, d'autant plus que les deux frères, très différents, ont néanmoins en commun une forte addiction à l’alcool... Sur ces terres rudes et oubliées de tous, un verre ou un mot de trop suffisent parfois à libérer les ténèbres de la vallée, et à transformer les chiens en loups.
Ce que j'ai aimé :
L'art des contradictions est filé tout au long du récit : contradiction entre la vallée accueillante mais moins lumineuse que la montagne plus âpre à vivre, entre ces deux frères aux destins dissemblables et pourtant plus proches qu'il n'y paraît, entre modernité incarnée par les pistes de ski, et respect des traditions, et finalement entre l'homme et l'animal qui se rejoignent quelquefois dans la violence de leurs actes. Rien n'est tranché, le monde forme un tout qui doit s'accommoder de ces dissemblances pour s'extraire du chaos.
Ce que j'ai moins aimé :
J'ai regretté un manque de cohésion des points de vue narratifs : le premier chapitre est du point de vue des animaux (et je n'ai pas réussi à me mettre dans la peau du loup...) ensuite le narrateur parle à la troisième personne pour proposer le destin de Luigi (le chapitre que j'ai préféré), puis la première personne est utilisée pour son frère avant de revenir à la troisième personne pour Elisabetta. Pour finir, un long poème narratif sur les arbres de Taliesin, barbe gaulois du 6ème siècle, dont on ne comprend le sens qu'en lisant la postface.
Cet ensemble discordant casse le rythme du récit et entraine un manque de cohérence et de profondeur dans la psychologie des personnages.
Bilan :
L'auteur parle en fin de roman de sa passion pour l'album Nebraska de Bruce Springsteen ou encore de Raymond Carver et son art de la nouvelle, ici il ne manquait pas grand chose pour retrouver ces atmosphères suspendues qui condensent en peu de pages l'essentiel, mais, à mon sens, il fallait encore couper, travailler le texte, polir, pour saisir l'insaisissable.
Satire sociale et politique, le roman s'attache aux pas de Jakob Fabian, un publicitaire trentenaire vivant à Berlin. Fabian est un observateur cynique et désabusé de la décadence et de la corruption qui gangrènent la société allemande de l'époque. Il perd son emploi et tente de naviguer dans un monde de plus en plus chaotique et moralement ambigu. A la fois brulot antimilitariste et description sans fard des mœurs sexuelles, le roman témoigne de l'esprit d’une époque tourmentée, critique de la société de Weimar, marquée par l'instabilité économique et sociale, signes avant coureur du naufrage national « L’Europe était dans la cour de récréation ; Les professeurs étaient partis. Il n’y avait plus d’emploi du temps. Le Vieux Continent ne parviendrait pas à boucler le programme. » p 42
Le taux de chômage élevé entraine une dépression morale succédant à la crise économique, avec ce besoin frénétique pour tout un chacun de s’étourdir,quand les partis eux-mêmes sont dénués de scrupules. Tous les signes avant coureur du désastre imminent sont là, le pouvoir n'étant jamais utilisé à bon escient « Celui-ci en use à son profit, celui là au bénéfice de sa famille, l’un pour payer moins d’impôts, l’autre privilégie les gens qui ont les cheveux blonds, le cinquième ceux qui font plus de deux mètres, le sixième teste une formule mathématique sur l’humanité. » p 53
Fabian moraliste, il observe ses contemporains et tente d’évaluer leur capacité à s’amender, mais n’observe pas seulement, participe, expérimente cette perte des valeurs morales et le cynisme de cette société berlinoise à l'agonie.
Censuré à sa parution en Allemagne en 1931, brûlé par les nazis en 1933, ce roman de l'écrivain Erich Kästner paraît en français dans son intégralité seulement en 2016.
1915. Les bombes autrichiennes sifflent sur les cimes de la Garnie, dans le Frioul italien. Agata Primus et ses compagnes sont sollicitées pour porter nourriture et munitions aux troupes recluses dans la montagne.Courageuses, déterminées, elles bravent la neige, le froid et le danger pour ravitailler les soldats italiens dont la vie ne tient plus qu’à un fil. Jour après jour, elles se lient à ces hommes rencontrés là-haut. Elles sont comme des "fleurs de roche", comme ces edelweiss, "des fleurs agrippées avec ténacité à cette montagne. Agrippées au besoin, je le crois, de se maintenir en vie". Mais le danger rôde et Agata croisera aussi la route d'un tireur autrichien...
Ce que j'ai aimé :
L'autrice rend ici un bel hommage à ces femmes et hommes qui ont défendu la frontière, souvent oubliées dans l'histoire parce qu'elles n'ont pas été mobilisées. Le personnage de Agata est inspiré de Maria Plozner Mentil symbole des porteuses, des "femmes simples mais d'une force morale extraordinaire, habituées depuis des siècles à soutenir leur famille dans les situations les plus défavorables." A cette époque, les journaux disent que le conflit a fait beaucoup pour l'émancipation des femmes, mais elles ont toujours été des femmes indépendantes, "notre capacité à nous suffire à nous-mêmes ne nous a pas été reconnue, ni concédée. Nous l'avons tissée par l'effort et le sacrifice, dans le silence et la douleur, de mère en fille." p 324 Elles vivaient souvent dans une pauvreté extrême, et devaient assumer la survie de leur famille.
La force de ce roman est aussi de ne pas verser dans le manichéisme, chaque homme qui combat est aussi un homme, avec ses fragilités, ses valeurs et ses forces, qu'il soit italien ou autrichien. Tout comme certains hommes italiens pourront être violents, tapis dans l'ombre du village, des autrichiens sauront se révéler profondément bons.
Ce que j'ai moins aimé :
Je m'attendais à davantage de description de la nature et du cheminement de ces femmes dans ces endroits escarpés et difficilement atteignables.
Bilan :
Un roman historique très bien documenté, porté par des personnages forts et sensibles.
La jeune Cristabel Seagrave grandit dans le domaine de Seagrave. Orpheline qui peine à trouver sa place, elle est souvent livrée à elle-même et court la campagne aux côtés de sa sœur Flossie et de son frère Digby, se créant des mondes imaginaires riches. Elle découvre ainsi le monde fascinant du théâtre et se plait à créer des pièces, s'émancipant peu à peu des modèles qu'on cherche à lui imposer. Mais dans les années 40, la guerre viendra tout bouleverser.
Ce que j'ai aimé :
Au début du roman, certaines scènes sont vibrantes de poésie, se plaisant à décrire un rayon de soleil miroitant sur la peau.
Ce que j'ai moins aimé :
Mais globalement, le roman est trop long (plus de 800 pages) certains passages auraient pu être écourtés. L'ensemble reste inégal.
Bilan :
Saga familiale qui s'étend sur plusieurs décennies, centrée autour de cette famille qui connait les bouleversements historiques, le roman est souvent comparé à la saga des Cazalet.
Alors qu'un violent orage sévit sur la petite ville de Summersdown sur le canal de Bristol, le microcosme intellectuel est convié chez Conrad Swann, artiste bohème pour découvrir sa dernière création, un Apollon destiné à un prix prestigieux. Mais Swann a disparu, et personne ne sait où se trouve la mystérieuse statue. Trouvant dans son appentis ce qui pourrait s'apparenter à cette œuvre, Martha, représentante autoproclamée de l’œuvre de Conrad, s'en empare et tente de convaincre la municipalité d'en faire l'acquisition. Malheureusement, il ne s'agit là que d'une chaise foudroyée lors de l'orage, disloquée, au point de ressembler à un monstre.
Ce que j'ai aimé :
Satire du monde intellectuel, réflexion sur l'art contemporain, ce roman caustique fustige ces milieux prétentieux, bouffis de certitudes et pourtant capables des pires choix...
Ce que j'ai moins aimé :
Le nombre de personnages a eu tendance à me perdre, j'ai préféré les romans précédents de cette autrice.
Dans les régions isolées de l'Arctique, Ninioq, une vieille femme inuite, et son petit-fils, Manik passent leur été à récolter et à stocker des provisions pour l'hiver. Mais à l'issue de cette saison, ils se retrouvent isolés sur une île alors que le reste de leur communauté semble les avoir oubliés.Ils doivent alors apprendre à survivre dans ces conditions extrêmes, affronter les ours, la faim, le froid, tout en s'interrogeant sur les raisons pour lesquelles personne ne vient les chercher. Ninioq s'efforce alors de transmettre sa sagesse et leurs traditions ancestrales à Manik pour que perdure leur lien ténu avec la culture inuit. La vieille femme lui enseigne les compétences et les histoires nécessaires pour survivre et comprendre leur monde. La solitude des personnages sur l'île met en relief l'importance de la communauté et des liens sociaux dans les cultures traditionnelles inuit.
Ce que j'ai moins aimé :
J'ai trouvé cette histoire très sombre sans l'humour et l'absurdité qui font le charme des racontars celtiques que j'apprécie tant...
Le livre a également été adapté en film en 2004, réalisé par Sturla Gunnarsson. L'adaptation cinématographique a contribué à faire connaître l'œuvre de Riel à un public plus large, mettant en avant la beauté et les défis de la vie dans les régions polaires.
Publié pour la première fois en 1908, ce roman est un classique de la littérature jeunesse mais tout aussi riche pour un lecteur adulte !
L'histoire se déroule dans la campagne anglaise et suit les aventures de quatre personnages principaux, tous des animaux anthropomorphes : la taupe, animal timide et tranquille qui, au début du livre, quitte son terrier pour explorer le monde extérieur, le rat amical et sociable, qui devient rapidement l'ami de Taupe. Il adore la rivière et passe beaucoup de temps à naviguer. Le crapaud quant à lui est riche et excentrique, connu pour ses comportements impulsifs et son amour des nouvelles modes, en particulier les voitures. Et pour finir le blaireau apparait comme un personnage sage et respecté, qui vit reclus dans la forêt. Il est souvent la voix de la raison parmi ses amis. Ces personnages se côtoient, s'entraident malgré leurs différences au fil d'aventures qui les mènent à découvrir de nouveaux aspects du monde et d'eux-mêmes.
Ce que j'ai aimé :
La description détaillée de la nature et des paysages ruraux anglais joue un rôle crucial dans l'ambiance du roman. L’atmosphère est calme, le lecteur est invité à simplement écouter le vent dans les saules, à admirer la lumière qui change, ou encore à se recueillir au cœur de l'hiver devant un bon feu de cheminée dans un terrier confortable aux côtés d'amis. Cette lecture est comme un cocon dans lequel j'avais plaisir à me lover après des journées sous tension.
Mais l'auteur propose aussi une satire des classes sociales et des comportements de la haute société notamment à travers les actions de Crapaud. Il écrit ainsi "une fable onirique, joyeuse et douce-amère qui réaffirme le pouvoir de la nature face aux ravages de l'industrialisation croissante de l'Angleterre édouardienne." (introduction de Sophie Chiari)
Le Vent dans les saules a été adapté de nombreuses fois en films, séries télévisées, pièces de théâtre et même en comédies musicales. J'aime particulièrement l'adaptation BD de Michel Plessix
Il s'agit de ma première participation pour le mois anglais orchestré par Martine et Lou
"L'existence humaine se résume à une course contre la noirceur du monde, les traîtrises, la cruauté, la lâcheté, une course qui paraît si souvent tellement désespérée, mais que nous livrons tout de même tant que l'espoir subsiste."
Le village se prépare pour une sortie en mer des pêcheurs. Parmi eux, Bárður, pêcheur à la morue, fasciné par les mots et captivé par sa lecture du Paradis perdu, du grand poète anglais Milton. Il est accompagné du "gamin", un jeune homme de vingt ans, son meilleur ami. Mais malheureusement, trop occupé à retenir les vers de Milton, le pêcheur néglige les préparatifs et oublie sa vareuse seule capable de le protéger des intempéries meurtrières en mer. Après ce voyage, le jeune garçon restera suspendu entre ciel et terre, incertain, en route pour rendre le Paradis perdu à son propriétaire, avançant pas à pas, perclus de douleur.
"L'enfer, c'est d'être mort et de prendre conscience que vous n'avez pas accordé assez d'attention à la vie à l'époque où vous en aviez la possibilité. "
Dans un texte profondément humain et porteur d'espoir, l'auteur prouve sa capacité à capturer l'essence de la condition humaine. Il propose une réflexion poignante sur la vie dans un environnement rude et impitoyable, tout en mettant en lumière la force et la résilience de l'esprit humain. De ce monde âpre, les deux pêcheurs islandais pouvaient s'échapper par le pouvoir des mots, enrichissant ainsi leur univers :
"Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. "
Leur errance s'apparente finalement à une métaphore de cette quête infinie et éternelle qui consiste à donner un sens à son existence "tout ce que nous pouvons faire, c'est espérer au plus profond de nous-mêmes, à l'endroit où bat le cœur et où s'ancrent les rêves, qu'aucune vie ne soit en vain, ne soit sans but."
Pour eux, le sens serait peut être dans la solidarité, cette fraternité qui relie les humains et nous sauve de la solitude : "Nous devons prendre soin de ceux qui nous sont chers et à qui nous le sommes. Ce doit être là l'une des lois de l'existence et le diable botte le cul de ceux qui ne s'y plient pas."
Le roman est porté par une prose poétique magnifique, qui nous emporte aux confins de l'Islande auprès de ces hommes perdus dans ces matins sans aube.
"L'homme est une créature étonnante. Il lutte contre les puissances naturelles, triomphe de difficultés apparemment insurmontables, il est le seigneur de la terre et pourtant, il maîtrise aussi peu sa pensée que les gouffres qu'elle recouvre, qu'abritent ces abîmes, comment se forment-ils, et d'où nous viennent-ils, ces profondeurs obéissent-elles à des lois ou bien l'homme traverse-t-il la vie avec, au fond de l'âme, un périlleux chaos ? "
Il s'agit du premier volet d'une quête initiatique : suivront La Tristesse Des Anges et Le Cœur de l'homme.
"Il se sentait comme le gardien des biens que tout le monde avait laissés et sa présence était comme un signe, un symbole de vie pacifique opposé à la violence de la guerre."
Sur le plateau d'Asagio, dans les Alpes italiennes, Tönle tente de subvenir aux besoins de sa famille. Il s'adonne ainsi à la contrebande, jusqu'au jour où il blesse malencontreusement un douanier et qu'il doit fuir, poursuivi par la justice. Il devient alors mineur en Styrie, colporteur d'estampes dans les carpates, jardinier à Prague. Chaque hiver, il retourne chez lui, n'ayant de cesse de vouloir retrouver les siens, sa maison, son cerisier sur le toit, le potager sur le devant. Même si la première guerre mondiale bouleverse alors les destins, Tönle restera fidèle à cette image simple du paradis perdu et du bonheur. Dés que l'occasion se marchera, il marchera vers sa maison, vieillard têtu dont le bonheur a été sacrifié par les luttes de pouvoir inhérentes à l'Histoire.
Etre solaire, parlant plusieurs langues, il se fond dans le paysage et prouve l'inanité des frontières et des guerres qui tuent l'humain. En opposition avec l'autorité étatique et militaire, qu'elle soit nationale ou étrangère, il fait valoir le pragmatisme terre-à-terre, l'orgueil communautaire et le désir de préserver une existence paisible sur la terre héritée de ses ancêtres, accompagné de son fidèle chien et de son troupeau de moutons, sans avoir besoin de solliciter l'aide du reste du monde. Sur sa route le vieil homme rencontre des hommes bons qui se moquent des nationalités et savent voir en lui un humain lumineux attaché à sa terre et aux siens.
Lui-même ici des hauts plateaux, Mario Rigoni Stern rend hommage à ses racines avec simplicité et humilité au travers de récits, qui avec une économie de mots reviennent à l'essentiel : un foyer, une famille, une vie simple en accord avec la nature.
Un très beau chant mélancolique qui place l'humain au cœur de ses préoccupations !