Louise semble menée une existence maitrisée : elle suit une carrière dans le milieu de l'art, renvoie une image impeccable et semble tout contrôler. Mais quand elle revoit sa mère Nadia lors d'un mariage, puis quand elle apprend sa mort, tout se fissure. Louise est alors sommée de revenir vers un passé qu'elle avait enfoui.
Ce que j'ai aimé :
Le roman pose une question brutale : l'artiste a-t-il le droit de "piller" la vie de ses proches pour créer ? Nadia a transformé la douleur de sa fille en matière première, un acte que Louise perçoit comme un viol de son intimité. Mais le processus créatif apparaît aussi comme indubitablement lié à l'entourage : l'influence des proches est inévitable "J'étais sans cesse poursuivi, rattrapé, dévoré par eux, par leur influence, leurs questions, et les coïncidences perpétuelles qu'ils relevaient entre mes textes et ce qu'ils voulaient bien comprendre."
En retournant sur les lieux de son passé, Louise voit ses certitudes s'effriter. Le roman explore aussi comment nous réécrivons nos propres souvenirs pour survivre.
Ce que j'ai moins aimé :
Le thème du conflit mère-fille reste assez classique et ne m'a pas touchée.
"L'immontrable" est une photographie que l’autrice a prise mais qu'elle ne pourra jamais montrer à quiconque : celle de son petit garçon, né sans vie après une interruption médicale de grossesse à sept mois. Elle revient alors sur ce deuil difficile.
Ce que j'ai aimé :
Ce thème est peu courant, cette forme de deuil particulière est rarement mise en mots : en effet, comment parler de cet enfant que l’on n’aura jamais connu vivant ? Le texte s’attache à cette absence paradoxale, une présence sans souvenirs partagés, sans gestes, sans voix, sans image, et donne corps à une douleur souvent tenue hors champ. Ainsi, l'autrice scrute ce que la parole commune laisse dans l’ombre : les naissances avortées, volées, suspendues, et les blessures muettes que portent les parents. Il devient à la fois un acte de mémoire et une contemplation du visible et de l’effacé, de ce qui a été, et de ce qui demeure impossible à dire.
Ce que j'ai moins aimé :
Le genre en lui même du texte témoignage autobiographique a tendance à me déplaire : je n'aime pas l'idée de pénétrer dans une intimité extrême, presque sans médiation. Cette proximité avec la douleur réelle d’une expérience vécue suscite en moi un léger malaise.
Bilan :
Mais c’est sans doute là que réside la force du livre : dans cette tension entre la nécessité de dire et l’impossibilité de montrer, entre le partage et le retrait, entre la mémoire offerte et la pudeur irréductible.
Dans une cité de Rennes, par un froid jour d'hiver, on découvre un nouveau-né vivant au fond d'un conteneur à ordures. Les heures qui suivent cette découverte voient se succéder plusieurs voix : Monroe 17 ans, agonisant après l'accouchement, et se replongeant dans les souvenirs heureux de sa grossesse passée auprès de sa grand-mère,
Ce que j'ai aimé :
L'histoire plonge ses ramifications dans une réalité sociale bousculée. Chacun essaie de tracer son chemin, cahin-caha, et les plus jeunes trinquent face à la déroute des ainés. Chaque portrait se distingue par sa précision et son humanité, porté par un e compréhension subtile des personnalités. La galerie de métiers représentés révèle un sens aigu de l’observation réaliste. Les soignantes, notamment, nous plongent avec une grande justesse dans le quotidien hospitalier, submergé par l’afflux des dossiers, où l’on devine qu’il est impossible de répondre à tout. Les policiers apparaissent parfois démunis, les pompiers habités par le désir de connaître le destin de ceux qu’ils ont secourus. Jusqu’au couple âgé, décrit avec une finesse et une acuité remarquables, rien n’échappe au regard attentif de l’auteur.
Pour ne rien gâcher, l'ensemble est parfaitement rythmé, le suspens montant crescendo.
Enfin, Beaussault excelle à trouver des moments de grâce et de poésie là où tout ne pourrait être que misérabilisme. Elle insiste sur l'importance de se raccrocher aux beaux souvenirs, aux belles personnes croisées en chemin pour contrebalancer les phases plus douloureuses de nos parcours et interroge sur ce que chacun peut sauver de son humanité quand tout s'effondre. En cela la scène décrite tirée du film "Le vieux fusil" résonne longuement "c'est un homme qui a traversé le pire, vous savez. (...) A la fin du film, il remonte dans son auto, il pleure et il sourit en même temps. Quand on y pense, c'est un peu à ça que ressemble la vie. Des larmes et des sourires, et chacun garde ce qu'il peut."
Nana Darkoa Sekyiamah, une militante féministe ghanéenne, a cofondé le blog Adventures from the Bedrooms of African Women. Constatant que la parole sur le plaisir et l'intimité des femmes africaines était souvent confisquée par des regards extérieurs ou étouffée par des tabous locaux, elle a passé six ans à interviewer des femmes à travers le continent et la diaspora. Elle livre ici les témoignages de plus de 30 femmes, d'origines, d'âges et d'orientations sexuelles variés.
Ce que j'ai aimé :
Dans de nombreuses sociétés, la sexualité féminine est perçue uniquement sous l'angle de la procréation ou du devoir conjugal. Ce livre a le mérite de replacer le plaisir au centre de la réflexion. L'autrice montre le chemin difficile pour s'affranchir des attentes patriarcales, religieuses ou familiales tout en déconstruisant l'image monolithique de "la femme africaine" : il montre une pluralité de désirs, d'identités et de combats.
"Le chemin qui mène à la liberté sexuelle n'est ni linéaire, ni figé, ni définitif. La liberté est un cap vers lequel on tend toute sa vie."
Ce que j'ai moins aimé :
Le livre aborde de front l'hétérosexualité mais aussi le plaisir queer, le polyamour, le BDSM, et je ne suis pas certaine que ces pratiques reflètent la majorité des expériences des femmes africaines...
Je n'ai pas trouvé de recul, les témoignages sont livrés bruts, sans analyse ou réflexion.
Bilan :
Sous ce titre aguicheur se cache finalement la vie sexuelle des femmes, qu'elles soient africaines ou issues d'autres pays...
Sur une île isolée de l’océan Austral, menacée par la montée des eaux, un père et ses trois enfants veillent sur une banque mondiale de graines, censée préserver l’avenir de l’humanité. Mais la montée des eaux va les obliger à partir dans quelques semaines. Un soir, après une tempête, une femme échoue sur la plage. Que cherche-t-elle dans ce lieu désolé ? Que tentent de cacher ses hôtes ?
Ce que j'ai aimé :
Ce roman se situe à la frontière de plusieurs genres : à la fois fable écologiste, récit d’anticipation post-apocalyptique et thriller, il s’inspire également du nature writing, ce qui lui permet de séduire un large public. Ce mélange des registres fonctionne avec efficacité.
La famille occupe une place centrale dans l’histoire, portée par des relations complexes et des silences subtilement distillés. La figure paternelle se distingue particulièrement : marqué par un deuil qu’il n’a pas su surmonter, il s’efforce malgré tout de veiller sur les siens.
Enfin, pour couronner le tout, l’objet livre est en lui-même superbe.
Ce que j'ai moins aimé :
Autant de drames étaient-ils nécessaires ?
Tout comme le style qui le sert, le message s'avère relativement simpliste : le monde est dangereux, nous ne survivrons pas mais rien de vaut la beauté des rapports humains familiaux, un message distillé plus délicatement dans bon nombre de romans, dont le magnifique Soleil des Scorta relu récemment. Avec cette même scène de banquet et de danse symbole d'insouciance et de bonheur de vivre.
Bilan :
Une petite déception tant j'avais apprécié les romans précédents !
Belgrade, années 2020. Le Sceptique, ancien journaliste reconverti en détective privé, est sollicité par Aleš, un vieil ami rencontré à l’époque de l’armée populaire yougoslave. Sa mission : retrouver Marijana, l’épouse de ce dernier, disparue dix ans plus tôt.
Mais cette affaire, loin d’être banale, entraîne le détective dans un véritable labyrinthe d’intrigues, de passions et de mensonges. De Belgrade aux rivages de Rovinj, surnommée le « Saint-Tropez croate », son enquête met au jour le passé trouble d’une élite corrompue et décadente, liée par un drame ancien : la disparition, trente ans plus tôt, de Bisera, la mère de Marijana.
Ce que j'ai aimé :
Le personnage principal allie "patience, compassion et conscience ou en d'autres mots "un fouineur pathologique, un voyeur et un emmerdeur" Il apparait comme une figure ambivalente, profondément humaine, qui n’est pas sans rappeler Philip Marlowe et toute la tradition des enquêteurs de romans noirs : solitaires, obstinés, un peu cabossés, mais incapables de lâcher prise.
Ici, pas de course effrénée ni de rebondissements spectaculaires à chaque page. Le rythme est lent, presque contemplatif. L’enquête progresse par touches, par fragments, au fil des rencontres et des silences. Et c’est dans cette lenteur que le roman trouve sa densité : chaque détail compte, chaque zone d’ombre s’épaissit.
La narratrice quitte Copenhague pour s’installer dans le Jutland rural avec son compagnon, professeur dans une école alternative. Pendant qu'il enseigne, elle s'occupe de leur bébé et tente de nouer des relations avec les habitants de la communauté, ce qui n'est pas une tâche facile tant elle trouve les habitants particuliers. Elle peine à trouver sa place, ne comprenant pas les codes, les conversations semblant se terminer avant d’avoir commencé. En parallèle, elle essaie désespérément d’obtenir son permis de conduire, faisant le désespoir des différents moniteurs...
Ce que j'ai aimé :
Le permis de conduire devient d’ailleurs une métaphore de cette difficulté à “circuler” dans la vie sociale. La narratrice comprend mal les règles implicites du monde qui l’entoure, comme si elle n’arrivait jamais à conduire correctement dans les relations humaines. Leur expérience en tant que parents n'arrange pas les choses : ils ne dorment pas depuis plusieurs mois et vivent perpétuellement dans un brouillard, ignorant quels peuvent être les meilleurs choix pour leur enfant, navigant à tâtons dans ce monde complexe de la parentalité.
Alors qu'elle essaie désespérément de comprendre les codes de cette communauté, observant, voire harcelant les "professionnels" de la communication, elle répond également dans un journal local à des lettres de lecteurs.
Là elle fait preuve d'une clairvoyance étonnante derrière ses maladresses : quand une femme lui demande comment savoir si un homme est fiable, elle conseille de regarder comment il ses comporte avec ceux qui travaillent dans le secteur des services, les serveurs, chauffeurs de taxi. Quand un jeune père se plaint des changements de sa femme depuis qu'ils ont des enfants, elle mentionne la "colère de la nuit des temps des femmes contre les hommes" : "un tonnerre assourdissant transgénérationnel" "c'est la peur collective d'être violée, des douleurs menstruelles vertigineuses, des accouchements solitaires et un sentiment d'ingratitude." Un fardeau que nous portons et nous ne pouvons pas toujours le porter en silence. Pour conclure " Méfie-toi de la rage de la nuit des temps. Ne la prends pas personnellement, mais prends-la au sérieux."
Ainsi, derrière cette personnalité déphasée, se terre une vraie angoisse moderne : comment appartenir à un groupe, comment aimer, comment parler, comment devenir adulte quand on a l’impression de jouer un rôle, et surtout comment parler aux autres quand on a trop de mots dans un monde qui préfère les phrases courtes !
Après une année entière passée au sein de cette école, la jeune femme finira finalement par trouver sa place...
Bilan :
Un de ces romans à la fois absurde et profond, comme je les aime !
Aux yeux de tous, Clara est une jeune femme discrète, presque effacée. Étudiante timide en apparence, elle semble inoffensive. Pourtant, derrière cette façade calme, une profonde colère gronde. Elle en veut au patriarcat omniprésent, à une société qui ne la prend pas au sérieux et aux limites qu’on cherche sans cesse à lui imposer.
Tout semble changer lorsqu’elle rencontre Ari, la mystérieuse dirigeante d’un groupe féministe radical. Fascinée, Clara a l’impression d’avoir enfin trouvé un endroit où sa colère peut s’exprimer et où elle peut vraiment exister. Ari fait alors d’elle sa nouvelle recrue. Mais une question demeure : que sont devenues les membres qui l’ont précédée ?
Ce que j'ai aimé :
Certes le style et les idées sont incisives et cette radicalité est assez originale. Le livre explore la colère féminine contemporaine et ses racines et plonge dans des milieux militants radicaux sans les édulcorer et aborde des thèmes forts : domination, violence, manipulation...
Ce que j'ai moins aimé :
Mais l'ensemble manque de nuances, j'espérais une fin plus ouverte, alors qu'ici le conflit hommes / femmes est caricaturé à l'extrême, généralisant dangereusement : "si on y prêtait un peu attention, ces histoires étaient partout. Des femmes violées, brûlées, poignardées, enterrées dans des trous."
Il faut attendre les remerciements pour enfin lire des mots apaisés vers les hommes...
L’histoire se déroule à Brest en 1950, dans un contexte de reconstruction après la Seconde Guerre mondiale. Les ouvriers, qui vivent dans des conditions très dures, se mettent en grève. Lors d’une manifestation, un ouvrier est tué par les forces de l’ordre. Cet événement déclenche une onde de choc dans la ville. La BD suit alors René Vautier, un jeune cinéaste militant, qui décide de filmer les luttes sociales pour donner une voix aux ouvriers. Son film devient un outil de mémoire et de résistance.
Ce que j'ai aimé :
La bande dessinée montre comment un événement tragique peut devenir un symbole, symbole ici de lutte sociale, de solidarité ouvrière pour faire face à des conditions de travail devenues honteuses.
Le titre de l’œuvre fait directement référence au poème de Paul Éluard :
"Au rendez-vous allemand"
Un homme est mort qui n'avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n'avait d'autre route
Que celle ou l'on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l'oubli
Car tout ce qu'il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd'hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre
Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amis
Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant ."
Édouard Mazé représente tous les hommes simples victimes de violences alors qu’ils réclament seulement plus de dignité et de justice.
La bande dessinée montre également l’importance du cinéma grâce au personnage de René Vautier. En filmant les manifestations et la colère des ouvriers, il transforme l’art en véritable arme politique. Le cinéma devient un moyen de dénoncer les injustices, de conserver une trace des événements et de lutter contre l’oubli. À travers cette réflexion sur les images et la mémoire, les auteurs montrent que l’engagement artistique devient presque une nécessité face aux violences sociales.
Le dessin sobre et réaliste de Étienne Davodeau renforce enfin la gravité et l’émotion du récit. Les scènes de solidarité entre ouvriers donnent à l’œuvre une dimension profondément humaine. Ainsi, cette bande dessinée est à la fois une œuvre historique, politique et humaniste, qui rend hommage aux oubliés de l’Histoire tout en montrant le pouvoir de l’art pour transmettre la mémoire collective.
La BD a été adaptée en film d’animation en 2012 : Un homme est mort. Le film reprend fidèlement l’esprit de l’œuvre, avec une narration engagée et une esthétique proche du dessin original.
Eniiyi naît le jour même des funérailles de sa cousine Monife. D’une grande beauté, elle lui ressemble tellement que beaucoup pensent que l’enfant est la réincarnation de Monife. Cette idée s’impose d’autant plus facilement que l’histoire se déroule à Lagos, au Nigéria, où les croyances et les traditions occupent une place importante. Eniiyi semble ainsi promise à un destin tragique. Elle appartient en effet à la famille Falodun, sur laquelle pèse une étrange malédiction : depuis des générations, on dit qu’aucun homme ne peut trouver la paix auprès d’une femme Falodun.
Le roman alterne les points de vue de trois personnages : Eniiyi, sa mère Ebun et sa cousine Monife, dont les voix se répondent et éclairent peu à peu l’histoire de cette famille marquée par le destin.
Ce que j'ai aimé :
Le roman permet de s'interroger sur les croyances populaires, sur ces mythes qui attribueraient la malchance à une malédiction. Eniiyi, jeune femme ancrée dans la modernité, hésite toutefois et envisage une autre voie, plus rationnelle : "Et si le traumatisme engendré par la perte de l'amour, de la stabilité et du statut social qui allait de pair avec le mariage avait laissé des marqueurs épigénétiques sur les générations successives des femmes Falodun ? Et si c'étaient les neurones de leur cerveau qui avaient poussé sa mère, sa grand-mère et sa grand-tante à choisir le mauvais partenaire, et que c'était là, la "malédiction" ?"
Parallèlement, le poids de la famille se fait omniprésent. Sous un même toit cohabitent les générations, et les aînés, garants d’un héritage et de valeurs, continuent de tirer les fils des existences plus jeunes. Cette transmission, si elle se veut protectrice, peut aussi devenir contraignante, freinant les élans d’émancipation. Dès lors, pour espérer se réinventer et conquérir un espace de liberté, les plus jeunes n’ont souvent d’autre choix que de s’éloigner, de partir à la recherche d’un horizon plus vaste.
Ce que j'ai moins aimé :
La fin m'a semblé ambivalente...
Bilan :
Un très beau roman profond sur ces croyances enracinées dans certaines familles.