Jean, le narrateur déambule dans les rues de Nice, tentant de se construire un futur quand tout le ramène au passé. Et notamment ce Villecourt, croisé un jour de marché. Pourquoi insiste-t-il pour que tous deux évoquent le fantôme de Sylvia, pourquoi revient-il sur leur relation ? Le narrateur se plonge alors dans ses souvenirs nimbés de mystère. Au fil de ses réminiscences, paradoxalement, le passé se densifie
"Tout finit par se confondre. Les images du passé s'enchevêtrent dans une pâte légère et transparente qui se distend, se gonfle et prend la forme d'un ballon irisé, prêt à éclater." p. 49
Pourquoi Sylvia et Jean ont-ils quitté précipitamment les bords de Marne ? Comment se sont-ils procuré ce magnifique diamant qui ne quitte pas le cou de Sylvia ? Qui étaient les Neal, ce couple mystérieux rencontré à Nice ?
Les fils ténus s'entrelacent pour former un écheveau dans lequel se débat le narrateur et le lecteur.
"Le jour, tout se dérobait. Nice, son ciel bleu, ses immeubles clairs aux allures de gigantesques pâtisseries ou de paquebots, ses rues désertes et ensoleillées du dimanche, nos ombres sur le trottoir, les palmiers et la Promenade des Anglais, tout ce décor glissait, en transparence." p. 107
En quelques mots, Modiano parvient à nous prendre dans les filets de l'intrigue et à nous envoûter. En quelques pas nonchalants, il nous plonge dans une atmosphère comme suspendue, saisissant cette sensation éphémère et vaporeuse si difficile à capturer et à enserrer dans des mots.
"Et puis l'air est quelquefois si doux sur la côte d'Azur en hiver, le ciel et la mer si bleus, si légère la vie par un après-midi de soleil le long de la route en corniche de Villefranche, que tout vous semble possible : les chèques des banques anglaises de Monaco qu'on vous fourre dans les poches et Errol Flynn tournant sur le manège du jardin Albert 1er." p. 111
De ce roman se dégage un charme nonchalant évocateur. L'art de Modiano transpose la réalité, la poétise, et la modèle en oeuvre d'art.
Quelle délicatesse pour aborder un sujet aussi difficile ! Quelle intelligence !
Max est un petit garçon qui ne se préoccupe pour l'heure que de son poisson rouge prénommé Auguste et de son anniversaire prochain. Peut-être aura-t-il un second poisson rouge pour tenir compagnie à Auguste... La guerre prend néanmoins de plus en plus de place dans sa vie, même s'il ne parvient pas encore réellement à comprendre sa signification. Ses mots d'enfant essaient de la cerner :
"La guerre, ça fait marcher les Allemands dans les rues et serrer fort les mains des petits garçons."
"La guerre, ça commence l'été et ça empêche de faire des châteaux de sable.
La guerre, ça empêche d'aller se baigner dans l'eau salée."
Le jour de son anniversaire arrive, mais c'est aussi le jour de la tristement célèbre rafle du Vel'd'hiv'... L'humour et l'innocence de Max atténuent l'horreur de la situation. La naïveté juvénile de Max et l'amour de ses parents permettent de le tenir à l'écart et de le préserver. Pas de pathos inutile pour évoquer cette période noire de l'histoire, tout est savamment dosé.
En toile de fond, les sujets délicats de cette période sombre sont évoqués : le couvre-feu, les cartes d'alimentation, l'étoile juive, la rafle, puis Drancy. Max ressent alors la peur des grands.
"Et quand les grands ont peur, c'est comme une couverture toute râpée par laquelle passe le jour : ça ne protège plus de rien."
En fin de volume, un dossier explicatif présente une brève chronologie de la seconde guerre mondiale, et quelques pages pour mieux comprendre : l'antisémitisme et l'extermination des Juifs, la rafle du Vel' d'hiv', les camps, les cartes et tickets de rationnement, la résistance française, le Lutétia...
Pour parfaire le tout, la couverture de Tom Haugomat rend parfaitement le contraste entre l'ombre de la guerre et l'innocence du jeune Max.
Une réussite !
L'avis de Romain, 9 ans :
♥♥♥
J'ai aimé ce livre. C'est un livre bien, avec des poissons. C'est un petit peu drôle. Je l'ai lu rapidement. Par contre je n'avais pas bien compris la fin. Je n'ai pas non plus compris le dossier.
Ma conclusion :
La lecture nécessite bien sûr une explication, un éclaircissement, qui est aussi une bonne façon de partager avec nos enfants des questions difficiles de notre histoire.
Dans la même collection :La trompette d'Alésia de Catherine Cuenca et illustré par Gilles Scheid, Le sang du serpent à plumes de Laurence Schaack, illustré par Julia Wanters
Pearl est une jeune américaine venue à Paris pour découvrir la vieille Europe. Ivre de la liberté que lui offre ce voyage à Paris, elle parcoure ses rues, les quartiers emblématiques, Montparnasse et ses peintres, les brasseries, tout en capturant ces instants :
"Photographier, se répétait-elle, au moins ça. Les rues et leur hasard. La charrette du vitrier chargée à s'écrouler, qu'un coup de lumière transforme en carrosse. Les globes des reverbères, loupes géantes posées que le gris argenté du fleuve, le long du pont Alexandre III. Et la fine poussière sur les tranches des livres, à la librairie. Clients cassés en deux dans leur lecture, comme si une maladie mortelle allait les terrasser. Etre là. Saisir. En quelques secondes, sauter sur le sujet, armer, appuyer, garder l'émotion. Par surprise et par morceaux, par bouts qui se rejoindront un jour, tout arracher à cette ville pour tout emporter." p. 58
Mais un sujet l'intrigue particulièrement : le restaurant le Paquebot, son chef impérial Charles-Henri Chelan et son ami Robert. Elle doit en effet réaliser pour son éditeur de New York, friand des échos de Paris, un livre sur la gastronomie française. Mais son projet artistique s'élargit au fil des jours, elle décide alors de s'attacher au lieu plus qu'aux plats.
Chaque personnage vibre d'une fibre artistique le sublimant pour atteindre une certaine forme de perfection : que ce soit Pearl et ses photographies, Charles-Henri et sa cuisine, ou encore un pianiste au talent émouvant, tous recherchent la beauté cristalline qui transforme leur savoir-faire en oeuvre artistique. Par leur pouvoir d'évocation, ils cherchent à toucher les sens de leurs invités, le goût, l'ouïe, la vue.
"En salle, les clients avaient plébiscité l'entremets indochinois, servi avec deux vers en langue hmong, dans l'envol d'une fumée qui évoquait la moiteur des rizières et es troupeaux de buffles. Avec, par-dessus la blancheur, le pourpre des framboises en purée servies à la louche, légèrement tièdes." p. 134
Le monde se trouve sublimé par leur art, la photographie permet ainsi de contempler ce qui nous entoure différemment, la grande cuisine exaltant l'acte primitif de manger, la musique transportant l'âme au-delà de la réalité. Enfin, l'écriture de Michelle Tourneur exalte également le rendu des saveurs, des couleurs, des décors, de l'atmosphère particulière des lieux.
"Fin septembre déposait ses buées, le soir, sur la ville. Un vent d'ouest apportait des pluies pénétrantes qui n'étaient plus d'orage. Les crépuscules étaient d'un froid coupant. L'humidité avait envahi les allées du jardin des Tuileries, les enfants y passaient sans s'attarder et, à la villa de Pigalle, le catalpa pleurait de lourdes cosses sombres." p. 269
La délicatesse de l'histoire diffuse un charme envoûtant indéniablement efficace.
Lors de sa 6ème enquête, le détective privé Lew Archer est sollicité en premier lieu par le gérant du Channel Club, un club sélect de la côte californienne. Puis il prend sous son aile un mari perdu recherchant sa jeune épouse disparue dans les limbes californiennes. La jeune Hester Campbell, telle un papillon de nuit, semble avoir été attirée par les lumières factices de la gloire et de l'argent des studios d'Hollywood. En enquêtant dans ces milieux, Lew rencontrera une foule de truands peu enclins à l'aider dans sa recherche... Et parce que"Lew Archer est le nom que l'on donne à tous les ennuis en quête d'un lieu où se matérialiser." les coups pleuvront au fil de ses découvertes.
L'atmosphère des romans noirs avec son privé au grand coeur qui prend beaucoup de coups est parfaitement rendue dans ce roman à l'action décoiffante.
"Je m'appuyai contre le montant du portillon et m'allumai une cigarette. Je dus mettre ma main en coupelle pour protéger mon allumette de la brise froide qui remontait du large. Cette brise et le ciel lourd qui filait au-dessus de ma tête me donnèrent l'illusion de me tenir à la proue d'un lent cargo traçant son cap dans le noir et la brume." (p. 180)
Ce que j'ai moins aimé :
Trop d'actions à mon goût, au détriment du reste. On s'attache peu aux personnages, peut-être aussi parce qu'ils sont nombreux -que de truands ! Et Lew semble prendre un malin plaisir à se retrouver dans les pattes de truands pour se prendre des coups.
La côte barbare, Une enquête de Lew Archer, Ross Macdonald, traduit de l'américain par Jacques Mailhos,Gallmeister totem, octobre 2014, 300 p., 10.50 euros
Depuis 2002, cette petite collection présente des anthologies littéraires consacrées à des villes, des régions, des pays ou des thèmes variés. Cela permet de découvrir des auteurs, des oeuvres, des idées sur un thème ou un pays précis. Parmi les derniers parus par exemple : Le goût de la Russie ou encore Le goût des vaches !
J'ai choisi un thème de saison pour découvrir cette collection : Le goût du Grand Nord
Ce que j'ai aimé :
Le Grand Nord comprend bien sûr les glaces de l'Arctique, mais également les terres qui l'entourent : Sibérie, Alaska, Grand Nord canadien. Les textes choisis par Anne-Marie Cousin se regroupent autour de de trois grands thèmes :
- les Couleurs du pôle qui prouve que le grand Nord ne se résume pas au blanc de la neige, la neige prend aussi des teintes grisâtres, et les aurores boréales peuvent se transformer en une symphonie de couleurs.
- Où est le pôle ? présente quelques expéditions légendaires vers cette terre des confins dont les noms de ville comme Vladivostok sont imprégnés d'un imaginaire collectif dense.
- Enfin la dernière partie Vivre dans le Grand Nord s'intéresse aux habitants de ces contrées du bout du monde : les Inuits, peuple aux ressources inépuisables et inventives. Le lecteur apprend ici comment fabriquer un igloo, comment chasser le phoque, et surtout comment survivre dans des températures aussi glaciales.
Smithsonian National museul of Natural History (Washington USA) Photo @Bryan and Cherry Alexander Photography
Elément plus sordide de l'histoire du Grand Nord, il sera aussi question de la Kolyma où Staline avaient relégués les éléments hostiles au régime.
Le mélange des genres, la rencontre d'écrivains aux horizons très différents comme Vassili Golovanov, Cédric Gras, Fridtjof Nansen, Grey Owl, Gontran de Poncins, Jean Malaurie, Andreï Makine, Varlam Chalamov, Jack London, Pete Hoeg, Jorn Riel permettent d'aborder ces territoires selon différents points de vue. Ce faisceau de textes crée ainsi une image vivante et enrichissante de ces territoires du bout du monde.
Ce que j'ai moins aimé :
Les textes sont courts, de fait le recueil est lui aussi très court (103 pages) pour un prix de 7.80 euros.
Le radis de cristal : Dans la campagne chinoise, le jeune Noiraud est livré à lui-même. Privé de paroles, il communique difficilement avec les campagnards durs et souvent violents à son égard. Il trouve du réconfort auprès de dame Nature, lové au creux des champs de chanvre ou bercé par la rivière. Ses sensations sont décuplées au contact de cette mère nourricière et il parvient alors à saisir le bruit infime des insectes, le roulement des flots de la rivière, le mouvement minuscule des poissons.
"Sur la berge vacillaient les ombres grêles des petites bêtes en chasse. Elles produisaient un son qui avait la légèreté du duvet et qui parcourait la musique de la rivière comme un long fil argenté." p. 87
Le chant de l'hirondelle ou le vent dans les herbes emplissent son coeur et son âme de sérénité, lui permettant d'oublier la violence omniprésente. L'enfance de Noiraud oscille sans cesse entre animalité sauvage et poésie peuplée d'instants d'éternité.
Il travaille chez un forgeron qui n'est pas tendre avec lui, et même s'il reçoit la protection d'une jeune femme nommée Chrysanthème, il reste un jeune chiot sauvage capable de mordre s'il se sent attaqué. Dans une campagne rustre, dure, il est souvent battu et blessé. Seul ce rapport harmonieux avec la nature lui permet de survivre.
Le déluge : Le narrateur évoque la jeunesse de son grand-père, installé dans les marais avec sa femme enceinte. Alors que l'enfant va bientôt voir le jour, les eaux montent autour d'eux et charrient avec elles des créatures fantasmagoriques étranges...
L'univers de Mo Yan est peuplé de personnages presque fantômatiques, habités par des visions rédemptrices ou inquiétantes, créant ainsi un récit au charme onirique atypique. Le radis noir est le premier roman de l'écrivain, contenant en germe les thèmes et personnages qui constitueront son oeuvre.
Ce que j'ai moins aimé :
Un univers atypique, souvent violent et quelquefois morbide.
Prix Fauve polar SNCF au festival d'Angoulême 2015
Ce que j'ai aimé :
Dans une ville fictive nommée Shioguni, à la nuit tombée, des yakuzas viennent réclamer leur dû à un restaurateur. Une jeune fille témoin s'enfuit en taxi. Commence alors une course poursuite endiablée dans une ville japonaise tentaculaire. Les policiers enquêtent aussi sur l'agression du restaurateur, mais découvrent rapidement que la simplicité de la situation n'est qu'apparence. Les détails détonnants s'accumulant au fur des heures créent une autre réalité parallèle bien plus complexe.
Florent Chavouet présente ici son premier récit de fiction après deux récits de voyage parfaitement réussis : Manabé Shima et Tokyo sanpo. Il reprend le graphisme utilisé dans les carnets de voyage, sorte de patchwork constitué de dessins, de documents divers et variés, de notes prises à la va-vite... Il y intègre des documents d'enquête et construit autour d'eux un enquête policière trépidante. Saturés de détails les dessins sont une mine d'informations qui permettent de rendre compte de l'atmosphère cosmopolite et vibrante de cette mégalopole japonaise.
"Mais bon, plus rien ne me surprend maintenant. On trouve n'importe quoi dans les rues de cette ville, même des tigres !"
Un graphisme d'une grande originalité qui densifie l'aspect policier de cette bande dessinée teintée d'humour.
Ce que j'ai moins aimé :
Il faut être doué en puzzle pour remettre toutes les pièces en place ! J'avoue ne pas avoir saisi à la première lecture toutes les nuances de l'intrigue...
Trois jours. Léonore se donne trois jours pour partir sur les traces de José au Portugal. Trouver sa tombe. Résoudre le passé. Laisser derrière elle les 25 ans qui l'ont anesthésiée. Trois jours pour oser vivre. Enfin.
Pendant ces jours comme en suspens dans sa vie, elle va arpenter les cimetières, rencontrer les ombres issues du passé, et se souvenir.
"Carrés, rectangles, succession de blocs et d'angles. Je vais vers toi comme on va à la mine, dans une carrière, à la recherche de quelque trésor pierrier. Fête minérale. J'ai quitté la vallée, mes genoux ont tapé les angles de la rocaille. C'est bien fait, c'est bien fait pour moi." p. 67
Ses souvenirs l'entraîne sur la trace des émigrés portugais, venus dans les années 60 après le coup d'état de 1974 pour "s'entasser dans le plus grand bidonville de France Champigny sur Marne". "La France faisait venir les Portugais pour construire des habitations, mais eux, ils n'avaient qu'à dormir dehors." ironise-t-elle. Et de constater que finalement, rien n'a changé à l'heure actuelle, et ce à cause de la crise "La nouveauté, c'est que les migrants sont tous à bac + 3 aujourd'hui..." p. 142
L'écriture de Carole Fives se teinte d'humour et de poésie pour aborder des thèmes plus graves.
Eloge de la fragilité et de la nécessité de se débarrasser des fardeaux encombrants pour avancer, ce court roman met en avant la nécessité de rayer la culpabilité de la carte mentale, d'éclairer le passé pour mieux construire l'avenir et revenir à soi, à sa vocation, à sa passion, à la vie. Un texte lumineux.